Ce dimanche, Novak Djokovic et Carlos Alcaraz avaient rendez-vous avec leur destin mais aussi avec la grande histoire de leur discipline. Le premier pouvait définitivement être seul au monde en remportant un 25e titre du Grand Chelem (soit un de plus que Margaret Court), devenant au passage, à 38 ans et 255 jours, le joueur le plus âgé à remporter un Majeur dans l’ère Open. Le second visait quant à lui un 7e sacre dans la catégorie reine pour devenir, à 22 ans et 272 jours, le plus jeune joueur de l’histoire à réussir le Grand Chelem en carrière. Au terme d’une rencontre globalement maîtrisée malgré la perte sèche de la première manche et une dose de suspense dans la quatrième, "l’élève" a une fois de plus dépassé "le maître" comme lors des finales de Wimbledon en 2023 et 2024 (2/6, 6/2, 6/3, 7/5 en 3h02).
AO 2026 : Alcaraz, l’histoire est à lui
Vainqueur de son premier Open d’Australie, le Murcien est devenu le plus jeune joueur de l’histoire à remporter les quatre tournois du Grand Chelem en carrière !
Dynamiques inversées
Tétanisé par l’enjeu lors de la finale de l’US Open 2021 alors qu’il pouvait réaliser le Grand Chelem calendaire, Novak Djokovic n’a pas connu les mêmes difficultés au-devant de son ultime quête en carrière, au cœur de son véritable jardin. Titré à 10 reprises en 10 finales à Melbourne Park, il est entré tambour battant dans sa rencontre, affichant un niveau de jeu stratosphérique qui a fait et continue de faire sa gloire saison après saison sur les courts du monde entier. Impérial au service (78% de premières et 93% de points gagnés derrière celles-ci) et injouable dans l’échange (4 petites fautes directes), il a imposé une cadence infernale à un adversaire aux jambes lourdes et à l’engagement trop timide. Après seulement 33 minutes d’une masterclass "vintage Djoko", le Serbe n’était plus qu’à deux manches d’un exploit monumental.
Mais les dantesques demi-finales disputées deux jours plus tôt (5h27 pour l’un, 4h08 pour l’autre) allaient nécessairement avoir un impact sur ce dernier match de la quinzaine et la légende du jeu l’a vécu à ses dépens, en coinçant physiquement, pendant pratiquement deux sets. A l’inverse, si le moteur a quelque peu crachoté en début de partie, Carlos Alcaraz n’a fait que monter en puissance, aidé il est vrai par un break donné par son vis-à-vis en début de deuxième manche. "Dans le deuxième set, il a commis des erreurs qu’il n’avait pas faîtes dans le premier, a expliqué le champion en conférence de presse. Ça m’a permis de me calmer ou plutôt de prendre confiance et ça m’a convaincu que le match pouvait basculer si je restais fort mentalement, positif et solide. J’ai ajusté ma tactique qui ne fonctionnait pas jusqu’ici et tout ça m’a permis de me remettre dans le match. C’était beaucoup plus confortable."
Beaucoup plus véloce et chirurgical, il a surtout pris confiance par des courses effrénées vers l’avant, des prises de risques millimétrées et des échanges importants – courts comme longs – conclus le poing serré. Deux heures après l’entrée des deux protagonistes sur une Rod Laver Arena au toit désormais semi-fermé, le match semblait avoir définitivement basculé.
Un fait qui allait se vérifier, pensait-on, au vu de la pression apposée sur les épaules de "Nole" lors du premier engagement de la quatrième manche. Poussé dans ses retranchements par un adversaire au sommet de son art, il s’est toutefois très bien accroché pour repousser six opportunités de break au cours d’un jeu de 11 minutes. Une mise en danger prolongée qui a eu le mérite de pleinement relancer le "Djoker". Loin d’être résigné ou totalement dans les cordes jusqu'ici – à l’image de points exceptionnels échangés par les deux hommes durant les deuxième et troisième manches –, il a retrouvé de l’énergie pour faire jeu égal, obtenant même une balle de 5-4 sur le service adverse.
Le petit sourire en coin, les regards noirs et les bras levés pour haranguer la foule ne trompaient pas et les suiveurs du circuit depuis près de deux décennies vous le confirmeront sans sourciller : ce Djokovic-là est dangereux pour n’importe qui. "Le premier set a été l’un des meilleurs que j’ai joués ces dernières années, a confirmé le Serbe en conférence de presse. J’ai retrouvé mon énergie et mon élan au milieu du quatrième et j’ai demandé au public de davantage s’impliquer. J’ai fait un mauvais choix à 4-4 sur balle de break, mon coup droit m’a fait défaut dans les moments importants. Ça arrive, un ou deux coups peuvent changer la dynamique d’un match et permettre de renverser la situation. J’ai beaucoup de scénarios hypothétiques en tête mais c’est comme ça, il faut accepter ce qu’il s’est passé."
L’inconvénient pour lui, c’est qu’un champion de la même trempe se trouvait de l’autre côté du filet ce dimanche. S’il n’a que 22 ans, "Carlitos" est déjà coutumier des très grands rendez-vous et n’a que peu d’équivalents en termes de gestion de la pression. Sans faire d’infidélité à sa spectacularité, le Murcien a tout cadenassé pour assurer sa dernière mise en jeu, augmenter l’intensité et contraindre son prestigieux rival à quelque peu surjouer pour rester dans le match. Un dernier coup droit manqué et le Murcien pouvait s’écrouler sur le sol abrasif australien, comme il l’avait déjà fait deux jours plus tôt à l’issue de son marathon face à Alexander Zverev. A la différence près qu’il est désormais le champion de l’Open d’Australie et le 9e joueur de l’histoire à réussir le Grand Chelem en carrière.
"Historique et légendaire"
Ce sont les mots employés par Novak Djokovic à propos de Carlos Alcaraz lors de son discours – très drôle et émouvant par ailleurs – durant la cérémonie de remise des trophées. Plus jeune n°1 mondial de l’histoire lors de son sacre à New York en 2022, le patron du circuit n’en finit plus de collecter les incroyables accomplissements et les records de précocité.
Plus jeune joueur à glaner 7 titres majeurs (US Open 2022 et 2025, Wimbledon 2023 et 2024, Roland-Garros 2024 et 2025 et donc Open d’Australie 2026), il est donc également devenu le plus précoce à réussir le Grand Chelem en carrière, inscrivant ainsi son nom tout en haut d’une prestigieuse liste composée de Don Budge, Rod Laver, Rafael Nadal, Fred Perry, Roy Emerson, Roger Federer, Novak Djokovic et Andre Agassi. "C’est un sentiment incroyable, réaliser le Grand Chelem en carrière était quelque chose que j’avais en tête, a-t-il commenté face aux médias. Je suis vraiment heureux d’avoir tout fait pour m’améliorer et réussir cette année […] Ce que j'ai appris cette année, c'est le fait d'apprécier et de profiter du moment présent. Il ne s'agit pas seulement de soulever des trophées, mais aussi de participer à des tournois, de jouer au tennis, de remporter des victoires, d'essuyer des défaites. Quoi qu'il arrive, il faut simplement profiter et apprécier la vie que l'on mène. Je vais prendre le temps de réaliser ce que je viens d’accomplir. Je sais que je suis en train d’écrire l’histoire grâce à des trophées, des tournois et des succès remportés. Pour moi, c’est un honneur de voir mon nom écrit dans les livres d’histoire."
Alors que de nombreuses questions avaient été soulevées par la fin de sa fructueuse collaboration avec Juan Carlos Ferrero, Carlos Alcaraz a une nouvelle fois répondu à toutes les critiques de la meilleure des manières, sur le terrain. "Je n’ai pas pensé à ceux qui avaient des doutes à ce sujet pendant mon tournoi, a-t-il précisé. Je suis venu ici pour jouer, pour moi-même et pour mon équipe. Nous savons à quel point j’ai travaillé dur pendant la présaison pour être prêt, j’avais bien d’autres choses auxquelles penser. Je me suis concentré sur mon style, sur mon jeu et sur ma passion. Mais maintenant que j’ai réussi à atteindre mon objectif, je suis heureux d’avoir prouvé à tous ces gens qu’ils avaient tort."
S’il ne pense pas encore aux autres exploits historiques qu’il pourrait accomplir – comme le Grand Chelem calendaire par exemple – le n°1 mondial ne compte toutefois pas s’arrêter en si bon chemin en termes de victoires et de palmarès. "Je déteste perdre, c’est ma motivation (rires), j’essaie de perdre le moins possible ! Il y a certains tournois que je veux gagner au moins une fois, comme des Masters 1000, je veux compléter ma collection. Et évidemment, il y a les Finales ATP et la Coupe Davis. Je veux vraiment y arriver, pour mon pays. Je me suis fixé d’autres objectifs pour la saison et je vais essayer d’être prêt pour les atteindre" a-t-il conclu.
Djokovic, si proche...
S’il a certes bénéficié du forfait de Jakub Mensik en huitièmes de finale puis de l’abandon de Lorenzo Musetti alors qu’il était mené deux set à rien, en quarts, Novak Djokovic a plus que jamais prouvé qu’il était bien le troisième homme sur le circuit. Incroyable tombeur de Jannik Sinner, il a souvent fait jeu égal avec Carlos Alcaraz, dans un enchaînement qui parait bien inaccessible au commun des mortels.
Si le 25e Majeur attendra, le Serbe n’en a jamais été aussi proche et doit évidemment retenir tout le positif de cette aventure australienne quelque peu irréelle. "J’ai toujours eu confiance en moi et la conviction que je pouvais remporter un autre tournoi du Grand Chelem, mais je n’y attendais pas pour autant, ce sont deux sentiments différents, a-t-il précisé. J’ai revu mes attentes à la baisse ces deux dernières années ce qui m’a permis de me libérer d’un stress supplémentaire inutile […] J’ai réussi à battre Jannik, le double champion en titre, alors qu’il m’avait battu lors de nos cinq précédentes confrontations. J’en suis très fier, c’était un match incroyable et un véritable exploit. Mais dix minutes après ma finale, je suis forcément un peu amer d’avoir perdu. Encore une fois, je me suis incliné contre le n°1 mondial, qui est déjà un joueur légendaire."
Nul doute que les deux légendes présentes aujourd’hui sur le court sous le regard de Rafael Nadal feront tout pour continuer d’écrire l’histoire sur les plus grandes scènes du tennis mondial. Elles sont d’ores et déjà attendues sur la terre battue de Roland-Garros, du 18 mai au 7 juin.