Wimbledon J14 : Alcaraz, le prince devenu roi

 - Romain Vinot

Au terme d’une finale absolument exceptionnelle et cinq sets dantesques, Carlos Alcaraz a détrôné Novak Djokovic pour remporter son premier Wimbledon.

Carlos Alcaraz / Vainqueur Wimbledon 2023©Corinne Dubreuil / FFT

Allongé sur le court comme K.O d’émotions puis dans les bras d’un Juan Carlos Ferrero en larmes, Carlos Alcaraz réalisait sans doute l’immensité de son exploit. Le prodige venu de Murcie a fait tomber Novak Djokovic, invincible sur le Centre Court depuis une décennie et une défaite en finale face à Sir Andy Murray. "C'était génial. Battre Novak à son meilleur niveau, à ce stade, entrer dans l'histoire, être le gars qui y parvient après 10 ans d'invincibilité sur ce court, c'est incroyable pour moi. C'est quelque chose que je n'oublierai jamais, c'est certain".

Une victoire monumentale de 4h43, une ode au tennis et aux rencontres en cinq sets (1/6, 7/6(6), 6/1, 3/6, 6/4) pour s’offrir un deuxième titre du Grand Chelem, le premier au All England Club.

Alcaraz a battu l’imbattable

"Un rêve devenu réalité". C’est par ces mots simples et sincères que Carlos Alcaraz a commencé un discours touchant, modeste, teinté d’humour et d’une maturité ébouriffante pour un gamin de 20 ans. Ovationné par les heureux spectateurs d’une finale d’anthologie, le troisième plus jeune champion de Wimbledon (après Boris Becker et Björn Borg, rien que ça !) ne s’est pas fait prier pour embrasser et soulever très haut le trophée le plus prestigieux de sa carrière. Déjà titré à l’US Open l’an passé, ce nouveau sacre bien plus savoureux le fait entrer dans une nouvelle dimension.

Carlos Alcaraz / Vainqueur Wimbledon 2023©Corinne Dubreuil / FFT

D’abord parce que son adversaire du jour n’était autre que le joueur masculin le plus titré de l’histoire en Majeur. Un roi, quadruple tenant du titre et au sommet de son art dans un jardin où il n’avait plus connu la moindre défaite depuis 2017. Un statut d’intouchable et d’imbattable qui lui conférait un ascendant psychologique sur tous ses adversaires, du premier au dernier point. Une époque dorée et bénie comme il le concède lui-même, qui a donc pris fin face à un joueur dont les références sur herbe ne garantissaient pas le spectacle fabuleux auquel nous avons assisté.

Une véritable symphonie de tennis moderne dont les premières notes ont d’ailleurs été jouées en solo. L’artiste sur le court avait alors enfilé son plus beau costume de "Djoker" pour infliger un 6/1 en 34 minutes, dont 7 disputées lors d’un jeu inaugural au cours duquel il a évidemment sauvé une balle de break, en patron. S’en est suivi un envol sans turbulences (2 fautes directes) face à un adversaire passablement agacé et privé de solutions malgré quelques coups magiques. Battre "Nole" à Wimbledon était un immense défi, le renverser en ayant concédé le premier set s’apparentait à une mission impossible. Mais tous les super-héros ne portent pas de cape.

Novak Djokovic / Finale Wimbledon 2023©Corinne Dubreuil / FFT

Deux joueurs au sommet de leur art

Revenu sur le court avec la ferme intention d’élever son niveau de jeu, "Carlitos" a retrouvé sa précision, sa puissance et sa vélocité déjà légendaires. Agressé sur ses mises en jeu, le maître des lieux a concédé un premier break, toutefois effacé dès le jeu suivant. S’en sont suivis des échanges monstrueux d’intensité durant lesquels les protagonistes ont trouvé des zones inatteignables, fleurté avec toutes les lignes et enchanté un public conscient d’assister à la construction d’un monument.

Poussé au tie-break – exercice périlleux et particulièrement apprécié de son adversaire (15/15 depuis l’Open d’Australie) – le poulain de Ferrero n’a rien lâché, sauvant même une balle de deuxième set aux allures de balle de match. Des fautes en revers et un retour gagnant autoritaire ont scellé un deuxième set d’1h25. "Si j'avais perdu ce set, je n'aurais probablement pas pu soulever le trophée, a admis le champion devant la presse. J'aurais sûrement perdu en trois sets secs. Ça m’a vraiment donné confiance et conscience que j’étais capable de gagner". Un moment clé qui a fortement perturbé le finaliste : "Pour être honnête, mon revers m’a lâché. Le match a basculé de son côté, il a tellement élevé son niveau de jeu dans le troisième set… Je n’étais pas moi-même pendant un certain temps".

Une troisième manche moins épique si on se réfère au tableau d’affichage mais des échanges parfois proches du sublime, entre coups de fusil dévastateurs, courses effrénées vers l’avant et amorties douces comme de la soie. Symbole parfait de cette lutte de tous les instants, le jeu de service de Novak Djokovic alors mené 1-3 s'est prolongé pendant... 26 minutes ! La durée d’un set pour certains, le temps pour deux monstres de se départager, Alcaraz réalisant un deuxième break dans ce set, sur sa 7e tentative et après 13 égalités.

Groggy par les coups et la tournure de l’événement, le Serbe a laissé filer la manche et s’est retrouvé sous la menace d’un nouveau break d’entrée de quatrième set. Un instant "novakien" par excellence, le moment idoine pour briser les espoirs adverses avant de profiter d’erreurs grossières et inhabituelles afin de se détacher et égaliser dans une finale à l’issue bien incertaine.

Carlos Alcaraz / Finale Wimbledon 2023©Corinne Dubreuil / FFT

La théorie des trois "C"

Dire que l’intensité n’a pas diminué d’un pouce dans la cinquième manche est un doux euphémisme. Après 4h d’une bataille sans merci, les deux hommes ont continué à frapper fort, à défendre corps et âme et à profiter du moindre trou de souris pour faire se lever la foule, partagée entre des "Nole, Nole" et des "Carlos, Carlos" à chaque fin d'échange. Sur un point dantesque de 17 coups, le cadet a répondu à son ainé en sauvant une balle de break (1-1). Dans le jeu suivant, Djokovic s’est retrouvé au sol et a fini par lâcher son engagement en premier. Le break de trop, celui qui allait propulser Alcaraz au sommet d’une montagne longtemps décrite comme infranchissable.

Novak Djokovic / Finale Wimbledon 2023©Corinne Dubreuil / FFT

Mais encore fallait-il parvenir à conclure. Le coup de pinceau final à un chef d’œuvre. Malgré une pression monumentale, malgré le sourire et la confiance de son glorieux partenaire de combat et malgré une première amortie manquée, Carlos Alcaraz a eu le courage et le sang-froid de servir des premières et de déposer un lob merveilleux puis une volée magnifique du bout de la raquette.

Ecroulé au sol une seconde après une dernière balle adverse venue mourir dans le filet, il devenait le troisième Espagnol de l’histoire (après Manolo Santana et Rafael Nadal) à remporter Wimbledon. "Avant ce match, je pensais que je n’étais pas capable de battre Novak dans un match épique en cinq sets comme celui-ci. J’ai réussi à rester fort physiquement et mentalement pendant près de cinq heures contre une légende, c’est ce que j’ai appris sur moi aujourd’hui."

Un accomplissement grandiose et historique salué de manière très fair-play par le septuple vainqueur de l’épreuve. "Félicitations Carlos pour la qualité de ton tennis durant tout le match. Tu as été tellement fort au moment de servir pour gagner. Je pensais avoir des soucis avec toi sur terre et sur dur mais sur gazon aussi finalement ! Bravo de t’être si bien adapté à cette surface, ce que tu as fait au Queen’s et ici, c’est formidable."

Un sacre qui prive le Serbe d’un 24e titre du Grand Chelem mais qui ne scelle certainement pas la fin d’une ère. En revanche, cette consécration confirme la naissance d’un géant, désormais double vainqueur en Majeur et plus que jamais au sommet de la hiérarchie mondiale, à seulement 20 ans. "Entrer dans l'histoire comme je l'ai fait aujourd'hui et gagner Wimbledon est quelque chose dont je rêve depuis que j’ai commencé à jouer au tennis. C'est le plus grand événement de ma vie", a conclu le champion.

Une nouvelle page de l’histoire de la discipline s’est écrite sur le Centre Court ce dimanche et le livre ne semble pas disposé à se refermer.

Carlos Alcaraz & Novak Djokovic / Wimbledon 2023©Corinne Dubreuil / FFT