Jusqu’ici quelque peu insipide ou sans relief malgré de belles percées et surprises dans le tableau masculin, le premier Grand Chelem de l’année a attendu le dernier carré pour offrir deux mémorables parties aux spectateurs, qui peuvent en espérer une troisième ce dimanche, entre deux joueurs qui ne sont plus qu'à une victoire de marquer l'histoire.
AO 2026 : Monstrueux
Incroyables vainqueurs de deux immenses combats en demi-finales, Carlos Alcaraz et Novak Djokovic se feront face sur la dernière marche de l’Open d’Australie.
Alcaraz, génial et monumental
"Si Carlos Alcaraz n’avait pas été victime de crampes, il aurait gagné en trois". Cette petite phrase, qui ne rend clairement pas hommage à la détermination, la résilience et la bravoure d’Alexander Zverev, vous l’entendrez sans doute à la machine à café la semaine prochaine, lorsqu’il sera temps de débriefer cet Open d’Australie 2026. Une levée majeure qui n’a pas encore rendu son verdict final mais qui a d’ores et déjà produit un moment d’histoire, de la trempe de ceux qu’on ne vit pas tous les quatre matins. Au terme d’un sommet de dramaturgie, le vainqueur de la plus longue finale de Roland-Garros (5h29) a remporté la plus longue demie de l’Open d’Australie (6/4, 7/6(4), 6/7(3), 6/7(4), 7/5 en 5h27), pour devenir le plus jeune joueur à rallier la dernière marche des quatre tournois du Grand Chelem.
Un succès qu’il aurait pu engranger bien plus rapidement, donc, avec des "si", mais qui a également longtemps eu des allures de défaite bouleversante. Sur un nuage ou presque en début de partie, le Murcien a connu une alerte physique qui n’était pas sans rappeler celle qui l’avait privé d’une première finale à Roland-Garros en 2023. Visiblement victime de crampes à la cuisse droite alors que le tableau des scores affichait 6/4, 7/6(4), 5-4 en sa faveur, il a bénéficié d’un temps mort médical, au grand dam de son adversaire, venu rappeler à l’organisation que c’était interdit.
Si un abandon – comme celui de Musetti face à Djokovic en quarts de finale – ne semblait pas d’actualité, la perplexité s’est emparée des travées de la Rod Laver Arena tant Alcaraz ne semblait plus réellement maître de son destin, face à un Zverev revigoré et enfin impérial sur sa mise en jeu. Sans avoir à écarter le moindre danger sur son engagement, celui qui s’apprêtait à rentrer chez lui sans briller s’est retrouvé à égalité puis dans la peau du favori lorsqu’il a breaké d’entrée dans le set final.
Pour ajouter l’épique à l’agréable, le n°1 mondial a définitivement retrouvé ses jambes, son niveau et ses coups au cours de cette fameuse cinquième et dernière manche, là où tout peut toujours arriver. Plus serein au service, il a exercé une pression constante en retour – à l’image de cette course et de cette remise exceptionnelles après 4h47 de match –, obtenant la bagatelle de cinq balles de débreak entre 1-2 et 3-4. Insuffisant toutefois pour faire craquer l’Allemand, très solide physiquement mais également mentalement pour conserver son avance et servir pour le gain de cette demi-finale.
Dos au mur à cet instant, "Carlitos" est pourtant allé s’asseoir sur son banc en souriant, en sautillant et en haranguant la foule. Idéal pour accentuer la tension et se donner le courage et les moyens de renverser une dernière fois la situation. Sur deux fautes de son adversaire aux pas soudainement beaucoup plus lourds, la dynamique s’est inversée, définitivement.
Non seulement le patron de la discipline a enfin réussi à débreaker mais il s’est également adjugé les quatre derniers jeux de cette immense bataille de nerfs, remportée et célébrée à la manière d’une victoire en finale de Grand Chelem, allongé sur le sol et les mains sur le visage. "Je dis toujours qu’il faut croire en soi quoi qu’il arrive, a-t-il confié à Jim Courier – qu’il a dépassé ce vendredi en termes de précocité en tant que finaliste des quatre Majeurs – en bord de court. Peu importe les difficultés rencontrées, peu importe votre vécu, vous devez croire en vous. Je n’étais pas bien dans le troisième set, physiquement, c’était l’un des matchs les plus exigeants de ma jeune carrière. Mais j’avais déjà connu ce genre de situations par le passé, ce genre de matchs. Je devais mettre tout mon cœur pour gagner et c’est ce que j’ai fait. Je me suis battu jusqu’à la dernière balle. Je savais que j’allais avoir mes chances, j’étais transcendé. Je suis fier ce que j’ai ressenti et de la façon dont je suis revenu."
Un scénario cruel pour l’un, qui échoue une nouvelle fois dans une rencontre au scénario dingue et grisant pour l’autre, qui s’affirme au fil des années comme le bâtisseur ultime de monuments historiques. Quant à savoir s’il parviendra à récupérer de ce combat avant de disputer sa 8e finale majeure face à la légende du jeu, la question reste ouverte. Mais en attendant, ne boudons pas notre plaisir d’avoir une nouvelle fois vécu ce que le tennis peut nous offrir de plus beau : un sommet de dramaturgie remporté par un immense champion.
Djokovic, légende immortelle
On ne va pas se mentir, on songeait à être moins prolixe à propos de la deuxième demi-finale. Mais le meilleur joueur de l’histoire de la discipline en a décidé autrement. Sur le papier, bien qu’alléchante, l’affiche paraissait un poil déséquilibrée entre Jannik Sinner – double champion en titre et invaincu lors de ses 20 derniers matchs – et Novak Djokovic, décuple vainqueur de l’Open d’Australie mais miraculé face à Lorenzo Musetti après avoir déjà bénéficié du forfait de Jakub Mensik en huitièmes de finale. Battu lors de ses cinq derniers matchs face à l’Italien, le Serbe avait assuré qu’il n’entrerait jamais sur le court en hissant un drapeau blanc et qu’il se battrait jusqu’au dernier point. Une promesse plus que tenue.
Car si le 17e Sincaraz attendra, ce n’est pas dû à une défaillance du n°2 mondial mais bien à une prestation exceptionnelle de l’homme aux 24 titres du Grand Chelem. Visiblement en manque de rythme, ce dernier a logiquement lâché la première manche avant de montrer des signes de fatigue et de nervosité. Un body language inquiétant pour le commun des mortels mais qui s’avère être une preuve supplémentaire de détermination et d’envie lorsqu’il s’agit de "Nole". De retour aux affaires à la suite du gain du deuxième set, il n’a pas semblé particulièrement touché par la perte du troisième, très équilibré malgré un break tardif réussi par son adversaire. Sans doute parce qu’il savait qu’il en avait encore sous la raquette.
Déjà d’un excellent niveau, la rencontre est alors entrée dans une nouvelle dimension, Djokovic lâchant tous ses coups avec réussite et devenant injouable sur son engagement afin de prolonger le plaisir dans une cinquième manche aussi enthousiasmante qu’imprédictible. Les moments de tensions ont succédé aux échanges stratosphériques et Sinner a tout tenté pour rester maître de son destin, se procurant huit balles de break dans ce set final, toutes sauvées par le véritable maître des lieux, qui n’a quant à lui eu besoin que d’une seule opportunité pour s’envoler vers une 11e finale à Melbourne.
Malgré deux balles de matchs sauvées – dont une assez miraculeusement alors que Djoko avait le court ouvert –, 72 coups gagnants (dont 26 aces) et 18 balles de break obtenues sur l’ensemble de la rencontre (seulement 2 converties…), Sinner a fini par s’incliner face à plus fort que lui ce vendredi (3/6, 6/3, 4/6, 6/4, 6/4 en 4h09). "Je suis sans voix, mon dieu, par où commencer… a lancé l’heureux vainqueur, toujours au micro de Jim Courier, qui n’a pas chômé non plus aujourd’hui. C’est surréaliste, je viens de jouer plus de 4h et il est presque 2h du matin. Ça m’a rappelé l’édition 2012, lorsque j’avais affronté Rafa en finale. La rencontre avait duré près de six heures, mais le niveau d’intensité et la qualité de jeu étaient extrêmement élevés. Ce soir, je savais que c’était la seule façon pour moi d’avoir une chance de battre Jannik."
Ovationné par tout un stade et félicité par son adversaire du jour en conférence de presse, le "Djoker" a réussi ce que beaucoup décrivaient comme irréalisable. Grâce à ce succès de grande envergure face à l’un des deux meilleurs joueurs du monde, il disputera dans deux jours sa 38e finale de Grand Chelem, sa première depuis Wimbledon 2024. Invaincu à ce stade de la compétition en Australie, il n’est plus qu’à une victoire du fameux 25e titre dont il rêve depuis des années. Un match pour l’histoire face au n°1 mondial Carlos Alcaraz, soit l’enchaînement impossible qu’on lui prédit à chaque levée majeure. Mais plus jamais, impossible n’est pas Djokovic.