Certains joueurs ont marqué Roland-Garros par leur incroyable domination, d’autres par leur précocité ou par leur sens du spectacle. Et puis il y a Stan Wawrinka. Le Suisse coche à lui seul plusieurs de ces cases. Et s’il y a un joueur auquel la devise de Roland-Garros "La victoire appartient au plus opiniâtre" peut s’appliquer, c’est bien lui.
Stan Wawrinka, un champion pas comme les autres
Champion 2015, Stan Wawrinka a disputé ce lundi - défaite au premier tour face à Jesper de Jong (6/3, 3/6, 6/3, 6/4 en 3h04) - le dernier match de sa carrière à Roland-Garros.
Révélé lors de son titre chez les juniors en 2003 puis qualifié pour le troisième tour lors de sa première participation deux ans plus tard, il a ensuite pris le temps de franchir les étapes une à une sur le circuit professionnel, où sa persévérance, sa force de caractère et sa rigueur l’ont propulsé au sommet.
Après cinq quarts de finale en Majeur dont un à Roland-Garros en 2013, deux demi-finales et un titre à l’Open d’Australie début 2014, il éclabousse la terre battue parisienne de son talent en 2015 pour remporter son deuxième titre du Grand Chelem au terme d’une quinzaine magistrale.

Un tournoi de rêve
Alors qu’il reste sur une défaite contre Roger Federer dans le dernier carré du Masters 1000 de Rome puis contre Federico Delbonis en quarts de finale du tournoi de Genève, le Suisse retrouve très vite ses repères à Paris. Impressionnant de puissance et d’efficacité, il semble encore plus tranchant que d’ordinaire. Dès les premiers tours, la lourdeur de ses frappes résonne sur les courts de la Porte d’Auteuil et il impose son rythme à ses adversaires. Il déroule ainsi un tennis de rêve jusqu’aux demi-finales, ne lâchant qu'un seul petit set face à Dusan Lajovic au premier tour. Même son légendaire compatriote - alors n°2 mondial - est balayé en trois manches, dès les quarts.
Longtemps bousculé par un Jo-Wilfried Tsonga porté par le public parisien en demi-finales, il s’impose au mental, au terme d’un bras de fer intense, ponctué de superbes fulgurances. Ce mental à toute épreuve, c’est aussi ce qui lui permet de soulever la Coupe des Mousquetaires deux jours plus tard.
S'il n’est pas donné favori sur la dernière marche face au numéro un mondial Novak Djokovic - qui vise une 29e victoire consécutive sur le circuit -, il impose sa cadence dès les premiers échanges. Animé par une rage et une envie qui se lisent dans son regard, "Stan the man" frappe fort, très fort. Il joue juste et prend régulièrement de vitesse le Serbe, peu habitué à se faire bousculer de la sorte. Même lorsque le jeu se resserre, Wawrinka accepte le défi. Il refuse de reculer et continue de prendre des risques et d’attaquer à chaque opportunité.
Une tactique payante qu’il applique à la lettre jusqu’à la fin de la rencontre, et ce malgré le trop-plein d'émotions à l’approche de la balle de match. "Je servais pour le match. Je sentais le stress. Ce qui m’a permis de conclure, c’est que je me suis convaincu, dans ma tête, que ce ne serait pas la fin du monde si je perdais ce jeu-là. Que je resterais quand même devant lui, même si je me faisais breaker. J’ai pu jouer calmement.” Comme un symbole, c'est un dernier revers long de ligne supersonique qui lui a donné le droit de jeter sa raquette vers le ciel et d'entrer définitivement au panthéon de Roland-Garros.
Une performance majuscule qu’il a lui même décrite comme le meilleur match de sa carrière. "C’était le meilleur tennis de ma vie et de loin. Du moins sur l’ensemble d’un match, a t-il confié lors d’un échange avec son ami Benoît Paire sur Instagram en 2020. À un moment, au début du troisième set je crois, je me sentais tellement bien... Coup droit long de ligne gagnant, revers long de ligne gagnant. Ça sortait et ça sortait…"
Une victoire associée pour toujours à… ce fameux short à carreaux rouge et gris qu’il a porté tout au long de l’édition 2015 et qui a presque autant fait parler que son jeu cette année-là. C’est d’ailleurs avec humour, une autre de ses grandes qualités, que le Suisse l’avait posé juste devant lui lors de la traditionnelle conférence de presse post victoire. “Moi je l’aime bien, apparemment je suis le seul ! Je sais que beaucoup de gens parlent de ce short mais il a gagné Roland-Garros, c’est marrant !", avait-il alors confié en souriant.

Également présent dans le dernier carré en 2016 puis de nouveau finaliste en 2017 (battu par Rafael Nadal), "Stanimal" entretient, depuis toutes ces années, une relation privilégiée avec le public de Roland-Garros, auquel il a offert quelques autres matchs d’anthologie.
Comme cette bataille face à Stefanos Tsitsipas remportée après 5h09 de combat en huitièmes lors de l'édition 2019. "J’ai profité de l’atmosphère tout simplement, des émotions qu’on peut vivre sur un match aussi long comme ça, avec autant de public, autant de personnes qui font autant de bruit, ce sont des émotions qu’on ne peut ressentir que dans notre sport, et je suis content de pouvoir encore le faire.”
C’est cette passion pour le jeu et les émotions qu’il procure qui ont poussé le Suisse à poursuivre sa carrière jusqu’à cette année. Malgré les blessures à répétition venues perturber ses dernières saisons, il est revenu, encore et encore, fidèle à sa devise empruntée à l’écrivain irlandais Samuel Beckett et gravée sur son avant-bras gauche : "Ever tried. Ever failed. No matter. Try again. Fail again. Fail better". Que l’on peut traduire ainsi : "Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux".
Et ce sont cette opiniâtreté et cette résilience autant que ce revers à une main d’exception que l’on retiendra de Stan Wawrinka. Un joueur de caractère au talent indéniable, qui a su repousser ses limites à force de travail acharné pour inscrire son nom dans l’histoire du tennis, tout en gardant une vraie simplicité et une sincère proximité avec le public.
"Je n'ai pas envie de vous dire au revoir, a-t-il lancé aux spectateurs du court Simonne-Mathieu à l'issue de son dernier match. Merci de m'avoir permis de vivre de telles émotions. C'est grâce à des tournois comme Roland-Garros que j'ai rêvé, que j'ai voulu être un joueur de tennis. J'avais comme objectif de pouvoir y participer une fois. Merci de rendre les rêves possibles. On n'a jamais envie de dire au revoir quand on est passionné par quelque chose, quand on vit son rêve. Je sais que c'était la fin [...] J'aurais rêvé pouvoir rejouer ici mais malheureusement, c'était mon dernier match à Roland-Garros donc merci beaucoup !"