Le matin de son entrée en lice à Roland-Garros, Marta Kostyuk a reçu une photo des dégâts causés par le conflit en Ukraine à seulement une centaine de mètres de son domicile à Kiev, où vivent sa mère et sa sœur. Face à cette réalité, sa coach Sandra Zaniewska ne peut que la prendre dans ses bras. "Je dis toujours que je ne vis pas ce qu’elle vit. Je ne suis pas là pour prodiguer des conseils ni pour faire semblant de comprendre. Je pars du principe que je ne comprends pas. Je peux seulement être à ses côtés et lui dire que je la soutiens, c’est tout, nous confie la Polonaise, qui travaille avec Kostyuk depuis trois ans. Je lui ai dit : ‘Je suis là’, c’est tout. Bien sûr, elle y pense. J’ai essayé de la faire rire un peu, d’alléger l’atmosphère."
Zaniewska - Kostyuk : connexion gagnante
La relation entre Marta Kostyuk et sa coach Sandra Zaniewska commence à pleinement porter ses fruits.

Pendant l’échauffement, Kostyuk avait avec elle une petite mascotte aux couleurs de l’Ukraine. Zaniewska l’a glissée dans son t-shirt, près de son épaule, en signe de solidarité.
"J’ai aussi remarqué que mes chaussures de tennis étaient aussi aux couleurs de l’Ukraine. Alors je les ai enlevées, j’y ai mis la mascotte à l’intérieur. Marta a ri, on a pris quelques photos… L’idée était simplement de rendre ce moment un peu plus léger", ajoute-t-elle.
Sur le court, la tête de série n°15 s’est imposée en deux sets au premier tour, avant de s’extirper d’un deuxième match accroché. Plus sereine face à Viktorija Golubic, elle est parvenue à rallier les huitièmes de finale à Paris pour la première fois depuis 2021. Depuis le début de la saison sur ocre, elle affiche un bilan parfait de 15 victoires (en comptant son succès en BJK Cup) sublimé par des titres à Rouen puis à Madrid.
Ces trophées – les deuxième et troisième de sa carrière – sont les premiers conquis avec Zaniewska dans son box. Ils se sont fait attendre, mais ils viennent récompenser un travail de fond entamé depuis plusieurs saisons.
La coach polonaise ne s’attendait pas nécessairement à une telle réussite durant cette tournée sur ocre, mais elle sentait que quelque chose était en train de se mettre en place. "D’une certaine façon, j’attendais qu’il y ait un déclic. On travaille, on avance… et on finit par se dire qu’à un moment donné, ça va venir naturellement, ça va fonctionner," poursuit-elle.
Depuis trois ans, les deux femmes n’ont cessé de construire. Une première étape a consisté à ajuster les bases techniques du jeu de Kostyuk : service, coup droit, déplacements.
"Au début, certains aspects techniques l’empêchaient presque de jouer comme elle en est capable, détaille Zaniewska. Aujourd’hui, tout est plus fluide en coup droit, en revers, mais aussi au service. Elle avait déjà les options, mais elle peut désormais les exploiter plus librement. Elle fait moins de fautes, ses déplacements et ses frappes sont stabilisés."
La deuxième phase a porté sur la dimension tactique et la compréhension de son propre jeu. En résumé : savoir quelle option choisir au bon moment, "parce qu’avec autant d’armes, on peut vite se perdre".
Parallèlement, Kostyuk a entamé un travail sur le plan psychologique avec le docteur Riccardo Ceccarelli, autour de la "mental economy", une approche scientifique de la préparation mentale.
Trouver l’équilibre
Toutes ces évolutions ont porté leurs fruits durant la saison sur terre battue. Au point que Zaniewska s’amuse à dire qu’elle a peut-être involontairement provoqué cette série de victoires consécutives. "Pendant la Billie Jean King Cup, début avril, on m’a demandé ce que j’espérais pour elle cette année. J’ai répondu que j’aimerais qu’elle gagne un titre, parce que cela pourrait déclencher une bonne dynamique. Et c’est exactement ce qui s’est passé la semaine suivante ! Je devrais peut-être dire davantage de choses en interview… pour les voir se réaliser", sourit la coach.
La stratégie mise en place a également joué un rôle déterminant. Zaniewska souhaitait que sa joueuse dispute un tournoi WTA 250 comme Rouen avant les grandes échéances, afin d’enchaîner les matchs et d’évoluer sous pression en tant que tête de série, plutôt que dans le costume d’outsider. Depuis, Kostyuk n’a plus perdu.
Au cœur de cette progression, il y a aussi leur relation, nourrie notamment par un regard féminin partagé. À 34 ans, Zaniewska propose une approche singulière, qu’elle développe par ailleurs dans une newsletter publiée sur Substack, The Unseen Court, consacrée à "la face cachée de la performance, de la progression et de la fidélité à soi-même". Kostyuk en est d’ailleurs la première lectrice, avant même qu’elle soit publiée.
L’Ukrainienne, qui se décrit elle-même comme une personne émotive, n’a pas toujours été réellement comprise par ses coachs. Là où certains y voyaient un frein, Zaniewska en a fait une force. "J’adore ça, parce que je n’ai jamais à deviner ce qu’elle ressent, elle l’exprime toujours, poursuit Zaniewska avec le sourire. Pour moi, c’est positif. Il faut avoir un cadre pour exprimer ses émotions avec ses proches. Quand on se sent acceptée, on est plus à l’aise. Ces émotions, il faut les accepter, elles ne doivent pas vous envahir. C’était le cas par le passé, elle se laissait emporter. Aujourd’hui, elle les accepte. Elle sait qu’elles existent, elles sont présentes, et c’est normal. Elle parvient à prendre du recul."
Un recul précieux au moment où Kostyuk arbore un nouveau costume : celui d’une joueuse en pleine confiance, invaincue depuis plusieurs semaines et désormais considérée comme une candidate sérieuse au titre Porte d’Auteuil. C’est avec ce statut qu’elle retrouve Iga Swiatek – quadruple lauréate du tournoi – en huitièmes de finale (11h sur le court Philippe-Chatrier).

Assumer son statut
Longtemps, Swiatek a fait figure d’intouchable à Roland-Garros. Mais depuis un an, la compétition semble plus ouverte, de nouvelles prétendantes émergent sur ocre.
"Depuis le premier jour, je dis que le potentiel de Marta est illimité. Il ne faut pas se fixer de limites, insiste Zaniewska. Lors de ma première interview ici avec Eurosport Pologne, on m’a parlé d’un éventuel match contre Iga en huitièmes de finale. Je ne regardais pas vraiment le tableau. Marta, elle, avait conscience qu’elle pouvait l’affronter à ce stade de la compétition. Mais en général, on ne pense pas plus loin que le prochain match."
Portée par une dynamique positive, Kostyuk avance sans se projeter outre mesure. "Elle travaille bien, elle prend du plaisir. Elle traverse une période exceptionnelle et peu importe où cela s’arrêtera, ce qu’elle accomplit sur cette tournée sur terre restera remarquable. C’est comme ça qu’on voit les choses, conclut Zaniewska avant d’ajouter dans un éclat de rire : "Mais puisque quand j’en parle en interview, certaines choses se réalisent, je dirais qu’un titre en Grand Chelem viendrait parfaitement conclure cette saison sur terre battue !"