Il y a des histoires d’amour qui dépassent les résultats. Des histoires qui ne se racontent pas à travers un nombre de titres ou de victoires consécutives mais qui reposent sur des émotions partagées, des souvenirs mutuels inoubliables. Celle de Gaël Monfils à Roland-Garros en fait partie.
Gaël Monfils : Roland-Garros, sa plus belle scène
À l'issue d'une dernière soirée électrique dont lui seul a le secret, Gaël Monfils a fait ses adieux à l'enceinte de la Porte d'Auteuil.
La Monf’, c’est bien sûr un joueur d’exception au palmarès remarquable, avec notamment une demi-finale Porte d’Auteuil en 2008 et trois autres quarts de finale (2009, 2011, 2014) mais c’est aussi un véritable showman, capable d’emporter la foule avec lui en deux frappes de balle. Quand il entre sur le court, c'est l'assurance qu’il va toujours se passer quelque chose. Il a ce pouvoir rare d’être capable de faire vibrer n’importe quel stade. Athlétique, explosif, combatif, spectaculaire… Les adjectifs ne manquent pas pour qualifier celui qui a si souvent enflammé le public parisien et qui a disputé, cette année, son 19e et dernier Roland-Garros.
L’enfant de Paris devenu héros populaire
Comme beaucoup de joueurs français, Gaël Monfils a grandi en rêvant de Roland. Né à Paris en 1986, il a très vite foulé la terre battue parisienne. D’abord lors des championnats de France jeunes, qu’il a remportés en 2002 dans la catégorie 15/16 ans, puis à l’occasion du Grand Chelem parisien. Vainqueur chez les juniors en 2004 - quatre mois après son titre à l’Open d’Australie juniors et quelques semaines avant sa victoire à Wimbledon -, il avait terminé l’année au sommet de la hiérarchie mondiale.
Un an plus tard, c’est dans le tableau principal du simple messieurs que le public francilien le découvrait. Malgré sa défaite au premier tour face à Guillermo Cañas, son explosivité avait tout de suite fasciné. Tout comme sa vitesse, ses glissades interminables et ses frappes fulgurantes dans des positions parfois très acrobatiques.
Ce jeu spectaculaire, cette capacité à réussir des coups venus d’ailleurs, décochés de n'importe quelle position, face à n’importe qui, à n’importe quel moment du match… C’est ça, Gaël Monfils.
Dans un sport très codifié, son sens du spectacle inné et inégalable a apporté quelque chose de différent. Son jeu si instinctif, joyeux, presque enfantin parfois, a fait souffler un vent de fraîcheur dans toutes les tribunes du monde. "Il écrit une histoire dans le match, analysait récemment son ami Jo-Wilfried Tsonga dans un documentaire de France TV. Avec lui, on a l’impression d’être dans un film. On admire des grands acteurs, des peintres, des artistes… Lui, il fait partie de ceux-là."
Une amortie intouchable, un smash claqué à la manière d’un dunk, une défense irréelle transformée en passing-shot, une célébration avec le public les yeux rieurs ou le cri rageur, un sourire après un point perdu… Monfils a fait de Roland-Garros une scène de théâtre autant qu’un court de tennis.
Le public du monde entier s’est reconnu dans cette spontanéité. Il y a chez la Monf’ une capacité rare : celle de faire lever les spectateurs de leur siège même dans un échange qui semblerait anodin en d’autres circonstances.
Pendant près de vingt ans, des milliers de personnes sont venues Porte d’Auteuil avec l’espoir d’assister à "un match de Monfils". Parce que cela promettait toujours quelque chose. Un point fou. Une ambiance explosive. Une émotion imprévisible.
Et parfois, un immense frisson.
2008 : la grande épopée
À l’image de son parcours en 2006. Cette année-là, le Français avait atteint les huitièmes de finale après avoir remporté ses trois premiers matchs en cinq sets. Victorieux contre James Blake, alors 8e mondial, au troisième tour, il avait chuté face à Novak Djokovic mais l’histoire d’amour avec ses fans était née.
Deux ans plus tard, il rallie le dernier carré de la compétition - sa meilleure performance à Paris - créant ainsi des souvenirs indélébiles, à domicile. Il n’a alors que 21 ans mais le public se prend de passion pour ce joueur capable de défendre pendant des rallyes interminables avant de renverser l’échange sur une accélération fulgurante. Match après match, l’enthousiasme monte.
En quarts de finale, il élimine l’Espagnol David Ferrer, (6/3, 3/6, 6/3, 6/1). Le Central explose. La France tient enfin un joueur capable de rêver très haut à Roland-Garros. Et même s’il tombe deux jours plus tard face à Roger Federer, une connexion émotionnelle unique s'est créée et ne disparaîtra plus jamais.
L’année suivante, la belle histoire se poursuit. Alors 10e mondial, il élimine Andy Roddick (6e) en trois sets maîtrisés pour s’offrir un nouveau quart sur ses terres. Mais là encore, Roger Federer met un terme à ses rêves de victoire finale.
En 2009, Gaël Monfils s'était incliné contre Roger Federer en quarts de finale de Roland-Garros.
Melting-pot d'émotions
La suite de son histoire avec Roland-Garros sera faite de passion, mais aussi de frustration. Car Monfils a souvent entretenu une relation presque romanesque avec son tournoi : intense, magnifique, parfois cruelle.
En cause ? Les blessures, nombreuses. Trop nombreuses. Son corps, si spectaculaire dans l’effort, a souvent payé le prix de cette explosivité permanente. Genoux, poignets, chevilles… Au fil des saisons, les pauses forcées se sont multipliées. Pour mieux revenir.
Chaque printemps, le public espérait une nouvelle grande aventure. Même quand il reculait au classement. Même lorsque les spécialistes ne croyaient plus vraiment à un parcours doré. Parce qu’avec Monfils, l’irrationnel n’était jamais loin. En 2011, puis en 2014, il retrouve les quarts de finale à Paris dans une ambiance survoltée. Surtout en 2011, où il livre des matchs mémorables.
Cette édition reste l’une des plus fortes. Son duel face à David Ferrer stoppé par la nuit - alors que le Français menait deux sets à un avant de se tordre la cheville sur l’avant-dernier point avant l’interruption - puis repris au cœur d'un Central incandescent le lendemain, symbolise parfaitement ce qu’il représente : un combattant porté par les encouragements.
Même diminué physiquement, Monfils refuse de quitter la scène. Et c’est grâce à cette force de caractère qu’il s’impose lors de la reprise du match (6/4, 2/6, 7/5, 1/6, 8/6). Avant de céder une nouvelle fois contre Roger Federer deux jours plus tard.
Le roi de la nuit
Ce sens de spectacle a fait de lui la star des sessions de soirée à Paris. "Lors des sessions de soirée à Roland-Garros, on est presque sur quelque chose d’électrique et il y a certains joueurs qui aiment vraiment ça et qui sont faits pour ça ", expliquait Amélie Mauresmo. Gaël Monfils en est l’exemple parfait.
Ce showman né n’a jamais caché son appétence pour les matchs à la tombée de la nuit. "J’ai toujours rêvé de jouer en night session, ce sont des moments fabuleux où les gens viennent vraiment pour voir ce match, c’est toujours là où le show est le plus beau et je suis toujours partant. C’est beaucoup de pression, encore plus en France, parce que tu as envie de faire quelque chose de bien pour le public aussi. Plus il y a de bruit, plus le shot d’adrénaline est important. J’ai la chance d’avoir toujours de très belles ambiances quand je joue, ça me donne une énergie folle, ça me permet de me transcender. Je prends un pied de dingue à jouer au tennis et j’ai toujours dit que quand je venais à Roland-Garros, c’était magique, il se passe toujours des choses magiques, je bénéficie d’un soutien incroyable."
Souvent spectaculaires, ses matchs nocturnes n’ont jamais déçu. Mieux, certains sont restés gravés dans les mémoires, à l’image de ce premier tour remporté contre Sebastian Baez en 2023. Mené 4-0 dans le cinquième set, les mains sur les genoux, Gaël Monfils avait fait un signe de la tête laissant penser que sa défaite était inéluctable. Mais, galvanisé par le soutien bruyant du Chatrier, il était revenu de nulle part pour s’imposer au bout du suspense. "Ce soir-là en particulier, c’est un souvenir qui restera toujours gravé dans mon cœur, c’était un premier tour mais je l'ai vécu comme une finale. C’était un moment où je revenais de blessure, c’était dur, je venais d’être papa, je n’avais pas gagné beaucoup de matchs et le public m’avait tellement soutenu, c’était fou."
Sincérité et spontanéité
Derrière le showman, se cache aussi un "homme très sensible, foncièrement gentil", comme le décrit son ami Jo-Wilfried Tsonga. Contrairement à de nombreux joueurs qui cherchent à masquer leurs sentiments, Monfils, lui, n’a jamais réussi à faire semblant et a toujours laissé paraître quelque chose de profondément humain. La joie. Le doute. L’agacement. L’excitation. La peur parfois... Tout se lit sur son visage. Il y a chez la Monf' une fragilité assumée qui contraste avec son physique hors norme. Capable de gestes athlétiques inimaginables, il peut aussi traverser un match en se parlant à lui-même, en cherchant l’énergie des tribunes, en oscillant entre euphorie et tension.
Cette sincérité a contribué à le rendre incroyablement populaire, bien au-delà des courts de tennis. On pouvait gagner ou perdre avec lui, mais on ne restait jamais indifférent. C’est aussi pour cela que son histoire à Roland-Garros touche autant. Parce qu’elle ressemble à une aventure humaine plus qu’à une simple suite de résultats.
Les yeux embués d'ocre
Aujourd’hui, le temps a passé. Le gamin bondissant des années 2000 est devenu un joueur d’expérience admiré par toute une génération. Le corps récupère moins vite. Les matchs en cinq sets laissent davantage de traces. Mais lorsqu’il entre sur le court, quelque chose demeure intact : sa relation avec le public. Une relation affective qui n'a jamais cessé malgré le poids des années. Au contraire, elle s’est renforcée. Ces dernières saisons, chaque apparition avait une saveur et une dimensions particulières. Chaque victoire était célébrée comme un cadeau. Chaque match pouvait être le dernier. A l’image de ce premier tour contre Hugo Gaston. Une dernière danse nocturne sur le court Philippe-Chatrier, sa scène préférée.
Une trace au-delà du palmarès
Dans les travées de Roland-Garros, des milliers de supporters garderont le souvenir de points irréels, de matchs à rallonge, de plongeons, d’instants de complicité partagés après un échange fou. Ils se souviendront d’avoir vibré. Et dans le sport de haut niveau, cette empreinte-là compte énormément.
Monfils appartient à cette catégorie très rare des sportifs que l’on regarde autant pour les voir gagner que pour ressentir des émotions. Et les larmes entrevues sur le visage du Parisien lors des adieux à "son" tournoi n’ont pas été les seules à couler hier soir. Parce que certaines histoires sportives ressemblent à des morceaux de vie.
"J’ai fait mon maximum, je n’ai pas été assez fort pour gagner un Grand Chelem mais j’ai peut-être gagné plus", lançait-il au public parisien lors de la soirée organisée en son honneur la semaine passée sur le court Philippe-Chatrier, son jardin.
Gaël Monfils n’aura peut-être jamais soulevé la Coupe des Mousquetaires. Mais il aura offert autre chose à Roland-Garros. Du cœur, du panache et cette sensation si rare si précieuse : pendant quelques heures, le tennis n'était rien d'autre qu'un spectacle total.
Et ça, la Porte d’Auteuil ne l’oubliera jamais.