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Gaël Monfils, Roland-Garros dans le cœur

Avant de s'offrir une dernière danse sur la terre battue parisienne, Gaël Monfils s'est entretenu avec le Magazine de Roland-Garros 2026.

Gael Monfils, Yannick Noah Day
 - Propos recueillis par Jean-Baptiste Baretta

À l’aube d’écrire son dernier chapitre sur la terre battue parisienne, Gaël Monfils raconte Roland-Garros comme on raconte une histoire de vie. De ses premiers pas dans le stade à ses adieux à venir, il évoque les souvenirs d’un enfant devenu joueur charismatique, plébiscité dans le monde entier par le public.

Quel est votre premier souvenir de Roland-Garros ?

Mon premier souvenir marquant, c’est le championnat de Paris. Je n’ai plus l’année en tête, mais je devais avoir 9 ou 10 ans. Je me rappelle avoir joué sur les courts annexes. Dans mes souvenirs lointains, je trouvais ça gigantesque. Le second, c’est quand j’ai demandé mon premier autographe durant le tournoi. C’était à l’Américain David Wheaton. Je lui avais demandé une signature alors qu’il venait d’arriver sur le court, et il m’avait répondu qu’il signerait après le match, ce qu’il a fait. J’étais comme un fou ! J’avoue que je ne le connaissais pas, mais j’ai retenu son nom ensuite.

Avez-vous un endroit préféré dans le stade ?

Avant qu’il ne soit démoli, c’était l’ancien Centre national d’entraînement (CNE), forcément. J’y ai passé beaucoup de temps, et on y avait beaucoup de rassemblements chez les jeunes, donc on dormait déjà là-bas. Donc, je dirais l’ancien CNE.

Gaël Monfils / Deuxième tour - Roland-Garros 2014

En tant que joueur, quels sont vos souvenirs les plus forts à Roland-Garros ?

Je commencerais par mon premier, en 2005. J’avais perdu 6/3, 6/1, 6/0 contre Guillermo Cañas, mais cette première entrée sur le court Suzanne-Lenglen, c’était exceptionnel, quelque chose de fort. Après, c’est sûr qu’il y a eu beaucoup de matchs avec des scénarios incroyables. En 2006, je remporte trois matchs en cinq sets d’affilée contre Andy Murray, Dick Norman et James Blake. C’était fantastique, j’avais adoré. En 2007, sur le Philippe-Chatrier, j’avais affronté David Nalbandian, que j’admirais de fou. On a fait un match de malade, c’est la seule fois où il m’a battu.

L’année 2008 reste celle où j’ai le mieux joué, avec des victoires sur Melzer, Ljubicic et Ferrer avant de perdre contre Rog’ (Federer, ndlr) en demi-finales. J’ai perdu de nombreuses fois contre Roger, mais j’ai toujours pris beaucoup de plaisir à jouer contre lui. J’ai aussi en tête un match un peu bizarre, à la tombée de la nuit sur le Philippe-Chatrier, contre Fabio Fognini en 2010. On s’était ensuite rejoués sur le Suzanne-Lenglen en 2014, un gros match en cinq sets. C’était fou. Sans oublier une victoire, après quatre heures de match, contre David Ferrer en 2011, un adversaire jamais simple, encore plus à Roland-Garros, avec une ambiance exceptionnelle. J’ai eu ici des ambiances de fou, c’était génial ! Et parmi les plus récents... Sebastian Baez, forcément (succès au premier tour en 2023, ndlr), et l’année dernière aussi contre Hugo Dellien puis Jack Draper. De bons matchs, comme on les aime.

Vous avez beaucoup joué en session de soirée. Était-ce une demande de votre part ?

Oui, j’adore jouer en soirée. Je demande toujours à Amélie (Mauresmo, directrice du tournoi, ndlr) si c’est possible, car ce sont des ambiances que j’aime beaucoup. Les "night sessions" offrent des conditions de jeu propices à une ambiance unique.

Durant toutes ces années, est-ce que le Gaël à Roland-Garros était le même que le reste de l’année sur le circuit ?

Roland a toujours été différent, c’est un tournoi qui représente énormément pour un joueur français avec la présence de la famille, des amis. C’était aussi très différent pour moi, car je pouvais y rassembler toute ma famille. Mes parents ayant divorcé lorsque j’étais très jeune, je pouvais donc les voir ensemble. Pour moi, ça a toujours représenté quelque chose de plus qu’un simple tournoi du Grand Chelem.

Gaël Monfils / Deuxième tour - Roland-Garros 2015

Justement, de quoi avez-vous envie pour ce dernier opus ?

J’ai envie d’être moi. J’ai aussi envie de pouvoir être compétiteur, de pouvoir proposer un bon match, voire deux ou trois, et même plus si on est rêveur…

Cette dernière sera d’ailleurs accompagnée d’une exhibition qui vous sera dédiée…

Je suis flatté de cette exhibition à Roland-Garros. C’est un privilège et un honneur. "Merci" ne suffit pas. Je n’ai pas les mots… Roland-Garros représente tellement pour moi, et avoir la chance de fêter mon dernier Roland avec un événement en compagnie de mes amis et de ma famille, c’est bien plus qu’un cadeau. Merci à Roland-Garros, merci à la Fédération surtout.

Revenons à votre carrière. Quand vous regardez dans le rétro, comment la résumeriez-vous ?

Honnêtement, je me dis "wow", parce que jamais de ma vie, je n’aurais pensé réaliser tout cela. Tout part d’un rêve, d’espoirs… Derrière tout ça, il y a beaucoup de travail et des sacrifices. Mais pas seulement de ma part, surtout de celle de mes parents. Si je suis là aujourd’hui, c’est grâce à eux. Ils ont créé ce petit bonhomme qui voulait jouer au tennis, ils ont tout fait pour me mettre dans les meilleures conditions possibles. Plus que ma carrière, c’est ce que mes parents ont fait pour moi qui est incroyable. Je leur dois vraiment tout.

Tout n’a pas été linéaire pendant toutes ces années. Y a-t-il eu des moments de doute, des moments où vous avez eu envie de tout envoyer balader ?

Ça ne semble pas linéaire, mais ça l’est, car quand on grandit, on a d’autres objectifs, d’autres rêves. Et finalement, être athlète de haut niveau, c’est ce que j’ai toujours voulu être. On apprend à être "gourmand" de temps en temps, à être un petit peu plus rêveur, à se pousser. Oui, dans une carrière de haut niveau, il y a des hauts et des bas, des moments plus durs, des moments où, plus jeune, on ne comprend pas, on ne prend pas les bonnes décisions, on réfléchit différemment. On est obligé, quelquefois, de "se prendre un mur" pour pouvoir se relever. Vivre ses propres expériences, c’est ce qui forge la personne que l’on devient plus tard. Avoir réussi cette carrière, c’est ce dont je suis le plus fier.

Ce qui a aussi marqué le public, c’est votre style unique, les glissades, les points spectaculaires, votre sourire et cette envie de donner du plaisir aux gens…

Ce style, je le dois à mes parents, qui m’ont toujours demandé, en premier lieu, de m’amuser. Ça a toujours été une chance de pouvoir faire du sport. Au début, on en fait pour s’amuser. Et après, forcément, on se met à rêver, à vouloir en faire une carrière. J’ai toujours été naturel sur le terrain, mais le côté compétiteur a toujours été là. Tu as envie d’être toi-même et de gagner, c’est sûr, parce que sinon, ça n’a pas d’intérêt. Cependant, j’ai toujours voulu rester moi-même sur le terrain. C’est là où je suis le plus créatif, où j’arrive le mieux à m’exprimer. Et j’ai eu beaucoup de chance, car certaines personnes m’ont dit que je leur donnais aussi du plaisir en me voyant prendre du plaisir. Et ça, c’est quelque chose de flatteur. Quand je joue, je suis vraiment moi.

Gaël Monfils / Demi-finales - Monte-Carlo 2016

À quelques mois de la fin de votre carrière, au-delà des titres, comment souhaiteriez-vous que l’on se souvienne de vous ?

Juste comme d’une personne qui apportait de la joie, vraiment quelqu’un de joyeux sur le terrain.

Vous avez évolué à la même période que certains "monstres" tels que Novak Djokovic, Rafael Nadal et Roger Federer. Est-ce un regret ou une chance selon vous ?

C’est une chance incroyable d’avoir pu jouer contre ces trois légendes, d’avoir pu échanger avec eux, d’avoir essayé de leur tenir tête. Vraiment, une grande fierté. Celui qui m’a toujours posé le plus de problèmes, cela restera Novak. Novak sur le circuit professionnel ATP, parce que je l’ai battu en Futures (rires), mais jamais sur le circuit ATP. Ce qu’il a réalisé, et ce qu’il réalise toujours, est fantastique. Il écrit vraiment son histoire d’une façon incroyable. Avoir pu évoluer à ses côtés, c’est exceptionnel. J’ai une admiration de fou pour lui.

Avez-vous la même admiration pour ce qu’a fait Nadal à Roland-Garros notamment ?

J’ai une admiration de malade pour les trois : Novak, Rafa et Roger. Ils ont des histoires différentes, mais ils ont réussi à emmener le tennis dans une dimension exceptionnelle. J’ai pris un plaisir fou à les regarder, à partager, à essayer d’être un peu compétiteur avec eux et surtout, on ne va pas se mentir, c’était incroyable de les voir jouer les uns contre les autres. C’étaient toujours des moments de fous furieux pour nous, sportifs, de voir ces grandes légendes s’affronter. Et pour ça, pour ces combats exceptionnels, je leur dis merci.

Qu’est-ce qui va vous manquer le plus de cette vie ?

Tout a une fin, malheureusement, et cela respecte une logique. Pour répondre sincèrement, j’ai envie de dire : tout. Depuis tout jeune, on est programmé, avec une routine. Et cette routine va changer : les moments de préparation, les tournois, les terrains, les fans, les coachs, les amis du tennis... Alors, oui, je vais forcément garder des relations avec certains, on est quand même tous une grande famille. Je ne sais pas exactement ce qui va me manquer de tout ça. Mais certainement tout, car c’est la plus belle chose qui me soit arrivée dans la vie. Je préfère attendre de voir et pouvoir donner une vraie réponse. Redemandez-le-moi l’an prochain !

Gaël Monfils / Premier tour - Roland-Garros 2025

Vous avez aussi évolué en tant qu’homme durant toutes ces années. Est-ce que le mariage et le fait d’être devenu père a changé votre vision des choses ?

Oui, forcément, cela change n’importe quelle personne, sportive ou non. Je suis arrivé sur le circuit en 2005, la première fois à Roland-Garros, j’avais à peine 18 ans, et là, je vais en avoir 40, donc beaucoup de choses ont changé. Avec Elina (Svitolina, ndlr), j’ai envie de dire que l’on s’est forcément bien trouvés. Les gens pensent au tennis, mais nous sommes des humains avant tout. Et on s’est bien trouvés humainement. On a un job en commun, mais ça n’a pas vraiment aidé dans notre relation, qui reste humaine avant tout. Et c’est ce qui est le plus important. C’est vrai que le fait d’avoir le même projet fait que l’on arrive à comprendre l’autre plus facilement. Mais dans notre deuxième partie de relation avec Elina, en tant que parents, il y a notre fille, qui ne comprend rien au tennis. C’est pour ça que je dis que l’on revient vraiment à l’humain. On a un enfant, on est très heureux et on grandit en tant que parents. On doit prendre des décisions pour que notre famille se sente bien et que, professionnellement, tout le monde trouve sa place, mais surtout que notre fille, qui est au centre, se sente hyper bien.

Et l’après, y avez-vous déjà pensé ?

Oui, je l’ai toujours dit, j’ai envie de travailler dans la finance. Cela fait longtemps que cela m’attire. J’ai déjà eu la chance d’avoir quelques petites expériences en dehors du monde du tennis, dans la finance, et de rencontrer des personnes de ce milieu. Je me vois devenir, si possible, gestionnaire de fortune et continuer à suivre des formations pour trouver exactement ma place et ouvrir ce deuxième chapitre de ma vie.

Et le tennis dans tout ça ?

Le tennis restera toujours une partie de ma vie. Dans mon chapitre 2, je pense qu’il y aura plusieurs paragraphes, dont celui dédié au tennis, mais je ne sais pas encore où il se situera. Il n’est jamais très loin, parce que ma femme continue à jouer. Est-ce que je viendrai la voir jouer tout le temps ? J’irai peut-être sur certains tournois s’il y a un parcours de golf (rires), car je commence à m’y mettre un peu. Si des tournées se déroulent un peu loin de chez nous pendant des vacances scolaires, et que ma femme souhaite que l’on vienne avec ma fille, et que mon activité me le permet aussi, je viendrai la voir.

Pour terminer, si vous pouviez donner un conseil au Gaël Monfils qui débuterait de nouveau le tennis, lequel serait-il ?

Je ne lui dirais rien du tout, parce que ma carrière, je ne l’échangerais pour rien au monde. Je suis heureux aujourd’hui, et c’est grâce à tout ce que j’ai traversé durant toutes ces années.

Gaël Monfils / Premier tour - Roland-Garros 2025

5 choses à savoir sur Gaël Monfils

• Né le 1er septembre 1986 à Paris, de mère martiniquaise et de père guadeloupéen. Il est marié depuis juillet 2021 à Elina Svitolina (meilleur classement : n°3 mondiale en 2017, toujours en activité). Ils sont parents d’une petite fille, Skaï, née en octobre 2022.

• Il a remporté 13 titres ATP et disputé trois finales en Masters 1000. Ancien n°1 mondial juniors, il a atteint le 6e rang mondial au classement ATP en novembre 2016.

• Vainqueur de trois titres du Grand Chelem chez les juniors en 2004 (Open d’Australie, Roland-Garros et Wimbledon), il a disputé les demi-finales chez les professionnels à Roland-Garros en 2008 et à l’US Open en 2016.

• Il a de nombreux hobbies tels que les jeux vidéo, l’horlogerie, le basket, le golf, les comics ou encore la magie.

• L’un de ses surnoms (avec "La Monf") est "Sliderman", pour son style spectaculaire, ses plongeons et ses glissades sur les courts.