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Althea Gibson par Billie Jean King

Première joueuse noire à remporter un titre du Grand Chelem, Althea Gibson a contribué à briser la barrière raciale dans le tennis à une époque de ségrégation. Afin de célébrer les 70 ans de ce moment historique, Billie Jean King évoque son admiration pour cette femme d'exception.

Althea Gibson / Trophée - Wimbledon 1958
 - Stéphanie Tortorici

Grande championne elle-même, Billie Jean King a également été une pionnière dans ce sport en œuvrant pour l’égalité entre hommes et femmes, bénéficiant assurément du chemin ouvert par sa compatriote. Elle revient sur les souvenirs que lui évoquent la championne de l'édition 1956 de Roland-Garros.

La première question concerne plutôt vos souvenirs d’Althea : pourriez-vous nous raconter la première fois que vous l’avez vue ?

Billie Jean King : Je crois que j’ai vu Althea Gibson sur le court Grandstand du Los Angeles Tennis Club quand j’avais 13 ans (en 1956, ndlr). Je jouais déjà depuis deux ans et je voulais devenir n°1 mondiale. Je savais qu’elle l’était, alors je voulais voir à quoi cela ressemblait. Quand je l’ai vue, j’ai été émerveillée ! Je me suis dit : "Oh mon Dieu, je ne sais pas si je pourrais être aussi bonne un jour !"

Mes parents m’ont toujours répété que chaque génération était meilleure que la précédente, mais je ne pouvais pas imaginer être meilleure qu’Althea ! J’avais lu tout ce qui existait sur elle et, en 1958, elle a écrit son livre "I Always Wanted To Be Somebody" ("J’ai toujours voulu être quelqu’un", ndlr), c’était mon livre de chevet. Je l’ai lu et relu, encore et encore, et j’ai lu tout ce que je pouvais trouver sur elle. Ce fut incroyable pour moi d’avoir pu la connaître jusqu’à la fin de sa vie. Elle est devenue une très bonne amie. Pendant de nombreuses années, elle n’a voulu voir personne, mais elle a ensuite permis à Zina Garrison et à moi-même de venir la voir à East Orange, dans le New Jersey, où elle vivait. J’ai eu une très longue relation avec elle, et je sais tout ce qu’elle a accompli. Son livre est fantastique ; je me souviendrai toujours d’une phrase que j’ai lue : "On ne peut pas manger ses trophées" , car elle essayait de trouver un moyen de gagner sa vie.

À l’époque, nous étions amateures, nous ne gagnions pas d’argent comme aujourd’hui. C’était très difficile pour elle, d’autant plus qu’elle était noire, mais je l’admirais beaucoup, car elle était la première personne noire à remporter un tournoi majeur : Roland-Garros en 1956. J’ai trouvé ça vraiment génial, puis elle a remporté Wimbledon en 1957 et 1958 et a représenté son pays. Une année, la reine Elizabeth était même présente lorsqu’elle a gagné. Elle a eu une vie difficile, mais inspirante, et une grande influence sur moi, en tant que joueuse et en tant qu’amie.

Althea Gibson / Trophée - Roland-Garros 1956

Pensez-vous que si elle avait eu une autre couleur de peau, sa carrière de tennis aurait été différente ?

Oh, absolument ! Si elle avait été blanche, elle aurait certainement vécu une expérience différente chaque jour de sa vie, et elle aurait été traitée et présentée de manière très différente. En particulier dans le tennis, car ce sport était pratiquement exclusivement blanc, à l’exception de quelques joueurs de couleur, notamment à l’ATA (American Tennis Association), où tous les Noirs se retrouvaient. Avant 1950, personne ne pouvait jouer aux US Nationals, aujourd’hui connus sous le nom d’US Open, et elle a pu y jouer, elle a été invitée grâce à l’Association, mais je pense surtout parce que la grande Alice Marble (championne des années 30, ndlr) avait écrit une lettre incroyable à l’USLTA (United States Lawn Tennis Association, ndlr) pour les convaincre de l’inviter. Il existe une superbe photo d’Alice et d’Althea marchant vers le club house du Westside Tennis Club où se déroulaient les championnats nationaux américains. Si elle avait été blanche, l’histoire aurait été tout autre. Mais c’était une très grande joueuse, vraiment, et elle a été reconnue comme la pionnière qu’elle est, parce qu’elle avait brisé la barrière raciale et avait finalement été invitée. Elle a représenté notre sport avec beaucoup de classe et de manière appropriée, ce qui, je pense, a également aidé.

Pensez-vous également qu’elle était un modèle non seulement pour les autres joueurs de tennis, mais aussi pour les autres sportifs ?

Elle était vraiment un modèle pour tout le monde, sur le court et en dehors. Elle a également été la première femme noire à participer au LPGA Tour, qui est aujourd’hui le circuit professionnel de golf féminin. Il s’agissait probablement du premier sport féminin à proprement parler, puisqu’en 1950, 13 femmes ont fondé l’association qui est à l’origine du LPGA. Elle a donc véritablement brisé les barrières raciales dans deux sports : le tennis et le golf. C’était une athlète exceptionnelle, car je l’ai invitée à participer au tournoi des superstars du sport féminin et elle a remporté le bowling et d’autres épreuves. C’était une athlète très douée qui savait également chanter. Je crois qu’elle avait signé un contrat avec une maison de disques, et je sais qu’elle a chanté au bal de Wimbledon. Elle avait vraiment tout pour elle, elle était vraiment spéciale.

Althea Gibson

Si elle était ici avec vous aujourd’hui, que lui diriez-vous ?

Eh bien, la même chose que je lui disais quand elle était en vie : "Merci, sans toi, je n’aurais pas eu la vie que j’ai eue." Et j’aurais adoré qu’elle puisse être en vie, car elle aurait été présente à l’US Open l’année dernière pour célébrer les 75 ans de la fin de la ségrégation raciale, dont elle est à l’origine, nous aurions pu l’accueillir sur le court Arthur-Ashe, nous aurions pu la célébrer en personne, ce qui aurait été formidable.

J’ai pensé à elle tous les jours pendant l’US Open, il n’y a pas un seul jour où je ne pense pas à Althea Gibson, et je la remercie vraiment. Je parle d’elle à tout le monde : aux jeunes, garçons et filles, de ce qu’elle a accompli, de ce qu’elle représentait et pourquoi nous avons une Serena Williams, ou Venus, ou Coco Gauff, ou Zina Garrison, Chanda Rubin, je pourrais continuer encore et encore ! Sans Althea Gibson, nous n’aurions jamais eu toutes ces grandes joueuses de couleur, et elle m’a aussi fait prendre conscience de cela, car je les voyais et je pensais à elle. Si vous regardez le tournoi Virginia Slims, si vous regardez toutes ces choses différentes, c’est grâce à Althea Gibson*.

*Billie Jean King sous-entend que sans Althea Gibson, sans les barrières qu’elle a renversées, on n’aurait pas pu ou même pensé à pousser pour plus d’égalité. Elle donne l’exemple du Virginia Slims (premier circuit exclusivement féminin créé en 1971), mais aurait pu également citer la création, deux ans plus tard, dans la lignée de leur combat, de la Women’s Tennis Association (WTA), et l’obtention de l’égalité des prix entre les femmes et les hommes. Tout ce qui a été entrepris après Althea Gibson, notamment par Billie Jean King, a été en quelque sorte rendu possible par ce qu’elle a fait.