Interview : Ruud, le timing parfait

Malgré un début de saison difficile, le finaliste de l’édition 2022 est de retour et performe du côté de Rome.

Casper Ruud / Rome 2023©Corinne Dubreuil / FFT
 - Reem Abulleil

S’il y a bien une chose que Casper Ruud a retenue de ses derniers mois sur le circuit, c’est que dans le monde du tennis, le changement est constant. Tout va très vite, pour le meilleur comme pour le pire.

Après une saison 2022 phénoménale, durant laquelle il a disputé deux finales de Grand Chelem (Roland-Garros et l’US Open), les Finales ATP à Turin et atteint la deuxième place mondiale, Casper Ruud a avoué avoir eu du mal à démarrer l’exercice 2023, avec un bilan de 5 victoires et 6 défaites lors des six premiers tournois.

Son dixième trophée, remporté le mois dernier à Estoril, a donné au Norvégien de 24 ans un élan supplémentaire avant de définitivement retrouver l’étincelle sur la terre battue de Rome. Il est désormais dans le dernier carré pour la troisième année consécutive.

Il se doutait que l’année serait complexe, après son impressionnante saison 2022. Mais prévoir la difficulté en amont ne la rend pas moins frustrante ou compliquée à gérer. "Ce n’est vraiment pas marrant, a-t-il confié à rolandgarros.com cette semaine au sujet de son début d'exercice. En tant que joueurs de tennis, on vit pour essayer de gagner des matchs, c’est un peu tout ce qu’on a. Notre classement et notre salaire sont basés là-dessus, il faut gagner pour avoir des points et un prize money".

"C’est une bataille permanente pour gagner le plus de matchs possible. Quand tu commences à trop réfléchir parce que tu perds, tu te demandes : ‘Qu’est-ce que je fais mal ? Comment est-ce possible que tous les autres joueurs progressent et pas moi ?’ Et c’est difficile de sortir de cette spirale de pensées négatives. Mais je pense que les choses peuvent changer très rapidement, pour le meilleur et pour le pire. Une seule rencontre - ou même juste un point – peut être la solution à tout, ça peut changer l’année entière. C’est ce qui est fou avec le tennis, il n’y a pas de marge, pas de limite ou de règle. C’est impossible de savoir comment bien faire ou combien de matchs consécutifs on va perdre".

Casper Ruud / Rome 2023©Corinne Dubreuil / FFT

Rome, la renaissance

Au même moment l’année dernière, la saison sur ocre de Ruud se déroulait parfaitement. Demi-finaliste à Rome, il a ensuite remporté un titre à Genève avant d’écrire l’histoire sur la terre battue parisienne en devenant le premier joueur Norvégien à atteindre la finale d’un Grand Chelem.

Quand les choses se sont compliquées pour lui cette saison, Ruud n’a pas eu besoin de chercher loin pour comprendre que tôt ou tard, tout pouvait de nouveau basculer en sa faveur.

"Je pense que Daniil Medvedev est un très bon exemple pour illustrer cette situation. Pour moi, il fait évidemment partie du top 5 des meilleurs joueurs du monde. Mais il y a quelques mois, il ne faisait même plus partie des dix premiers parce qu’il ne se sentait pas aussi bien qu’il l’aurait voulu. Il a changé des choses et maintenant, il est de retour à sa place. Il est sur une très belle série depuis quelques mois", a-t-il expliqué.

"Je pense que les choses peuvent évoluer, dans les deux sens, très rapidement. Il faut juste vivre le moment quand il se présente et en profiter. Il faut essayer de jouer le plus possible et le mieux possible quand on peut et c’est ce que j’essaie de faire en ce moment. J’espère que ces victoires à Rome amèneront de plus grands succès. Les semaines qui arrivent sont importantes pour moi et si je veux garder mon classement, il faut que je gagne encore des matchs et que j’essaie de continuer de bien jouer".

"Je suis un meilleur joueur aujourd’hui qu’en mai dernier"

A Rome, Casper Ruud a dû disputer un tie-break dans le set décisif contre Alexander Bublik au troisième tour avant de prendre deux revanches consécutives contre Laslo Djere and Francisco Cerundolo. Un chemin périlleux pour s’ouvrir les portes du dernier carré contre Holger Rune, qu’il avait battu en quarts de finale à Roland-Garros l’an passé.

Toujours timide lorsqu’il évoque son retour en forme, Ruud n’a pas l’impression d’avoir procédé à des changements radicaux pour retrouver son meilleur niveau dans le Foro Italico. "C’est drôle parce que je ne pense pas avoir fait les choses différemment au cours des derniers mois et pourtant ça s’est nettement moins bien passé que l’année dernière. Je pense honnêtement que je suis un meilleur joueur aujourd’hui qu’en mai dernier, ou en septembre, octobre, n’importe quel mois précédent d’ailleurs, a-t-il affirmé. J’ai l’impression que je progresse en tant que joueur mais c’est simplement qu’il y a très peu de marge de progression à ce niveau-là".

"C’est un combat permanent, mais le plus souvent, tu te bats avec toi-même pour essayer de rester positif en sachant que le niveau du tennis actuel demande beaucoup d’efforts. Il n’y a pas juste 10 ou 20 gars qui jouent bien, il y en a 80 ou 100 qui se challengent vraiment et qui peuvent gagner les uns contre les autres. On l’a vu l’autre jour avec (Carlos) Alcaraz et le jeune Hongrois (Fabian Marozsan) dont vous allez entendre beaucoup parler à l’avenir. On a vu ça souvent ces derniers temps. (Jan-Lennard) Struff est arrivé à Madrid en tant que lucky loser et il a atteint la finale. C’est amusant à regarder mais ça peut aussi être frustrant parce que tu as l’impression que tu fais tout bien et tu ne gagnes pas les matchs dont tu as besoin. J’essaie juste de rester le plus positif possible, de profiter au maximum et je me rends compte que les choses vont et viennent peu importe à quel point tu essaies de bien faire".

De précieux souvenirs à Paris

Quand il repense à son édition 2022 de Roland-Garros, le Norvégien la décrit comme "un grand moment dans ma carrière et dans ma vie". Il se souvient des émotions ressenties sur le court Philippe-Chatrier quand il a battu Jo-Wilfried Tsonga au premier tour, actant par la même occasion la retraite du Français.

"C’est un des joueurs que je regardais beaucoup à la télévision quand j’étais enfant. Juste après le match, j’ai senti les larmes monter. Ce n’était pas mon joueur préféré mais l’ambiance était exceptionnelle et on pouvait voir les larmes dans ses yeux et les fans ont vraiment adoré ce moment aussi, donc c’était vraiment un début de tournoi chargé émotionnellement", s'est-il remémoré.

Casper Ruud & Jo-Wilfried Tsonga / Premier tour Roland-Garros 2022©Philippe Montigny / FFT

"Au troisième tour, il me semble que j’étais mené deux sets à un avec un break de retard dans le quatrième contre (Lorenzo) Sonego, qui jouait très bien. Finalement, j’ai réussi à renverser le match pour l’emporter en cinq manches. Le quart de finale contre un autre joueur scandinave, Holger (Rune), était un moment très spécial. Gagner la demi-finale (contre Marin Cilic) aussi. Je m’en souviens encore, j’ai terminé sur un ace, j’ai regardé vers mon box, j’étais tellement heureux et ils l’étaient aussi. Je savais que j’allais jouer une finale de Grand Chelem pour la première fois donc c’était un peu difficile de savoir comment réagir alors j’ai juste arboré un grand sourire".

Holger Rune & Casper Ruud / Roland-Garros 2022©Cédric Lecocq / FFT

Affronter une idole

Face à Rafael Nadal en finale, Ruud s’est incliné 6/3, 6/3, 6/0 et l’Espagnol a étendu son record en soulevant son 14ème trophée à Roland-Garros. Enfant, Ruud était un grand fan de Rafa et il s’est entraîné à plusieurs reprises dans son académie, à Majorque. Ce n’était pas facile de rester optimiste face à un joueur qui n’avait perdu qu’à trois reprises sur 115 matchs disputés sur la terre battue parisienne, mais il a l’impression d’avoir fait tout ce qu’il a pu dans le jardin du roi.

"Les chiffres ne mentent pas, donc tu te présentes en finale contre un joueur qui affiche un 13-0 dans cette situation, sur ce court. Il y avait de l’espoir et j’y ai cru parce que je savais qu’il était en difficulté avec son pied et on ne sait jamais ce qu’il peut se passer pendant la nuit qui précède ou s’il allait être mal ce jour-là. Ce n'est pas très gentil de dire ça mais peut-être que dans un sens, j’espérais que ça l’aurait dérangé un peu plus", a-t-il confessé.

Casper Ruud, Rafael Nadal, finale Roland-Garros 2022©Cédric Lecocq / FFT

"Rafa dans sa meilleure forme et dans un match au meilleur des cinq sets : très peu de joueurs ont été capables de le battre dans cette situation. Penser que tu vas y arriver du premier coup, c’est dur, c’est presque inenvisageable parce que je l’ai vu presque toute ma vie se balader contre ses adversaires à Roland-Garros. Alors penser que j’allais jouer la finale et réussir à le battre, c’était difficile à croire. Il y avait de l’espoir, mais ça n’a pas duré longtemps. Mais c’était bien, j’ai aimé ce moment, j’ai profité du match. Même si j’ai perdu 6/3, 6/3, 6/0 je pense que beaucoup de jeux étaient serrés et j’ai même eu de petites opportunités dans le deuxième set mais je n’ai pas été capable de les saisir. Je pense que le score est un peu sévère mais à la fin, bien sûr, il méritait de gagner".

"J’étais juste heureux de rentrer à la maison après une longue saison sur terre, qui s’est terminée d’une manière incroyable. J’ai atteint la finale à Roland-Garros, c’était un grand moment dans ma carrière et dans ma vie".

Rafael Nadal, Casper Ruud, trophées, finale, Roland-Garros 2022©Corinne Dubreuil / FFT

"Rafa nous manque"

Ruud a été en contact avec Nadal, qui n’a pas joué depuis l’Open d’Australie en raison d’une blessure au psoas. Jeudi, l’Espagnol a annoncé qu’il manquerait l’édition 2023 de Roland-Garros pour la première fois depuis qu’il a gagné son premier titre en 2005 et qu’il resterait éloigné des courts en espérant revenir pour dire au revoir au circuit en 2024.

"Je ne veux pas le déranger en lui envoyant des messages tout le temps. Mais parfois je le fais, juste pour lui dire qu’il nous manque, surtout pendant les tournois sur terre où il a connu tellement de succès", a-t-il révélé.

Quand il a atteint la finale à Paris il y a onze mois, le natif d'Oslo craignait que ce ne soit qu’un "one-shot" et que son parcours dans cette édition de Roland-Garros soit vu comme un coup de chance. Ces doutes ont rapidement disparu lorsqu’il a disputé la finale de l’US Open, trois mois plus tard.

Casper Ruud / Quarts de finale US Open 2022©Corinne Dubreuil / FFT

"Dans un sens, ça m’a soulagé je crois et jouer les Finales ATP m’a aidé à réaliser que je peux aussi bien jouer et avoir des résultats sur les surfaces où je suis moins à l’aise. Jouer trois des cinq plus grandes finales que l’on a dans une année, ce n’est pas quelque chose que je m’attends à reproduire tous les ans mais c’était vraiment bien de le faire. Ça m’a donné plus de confiance en moi. Peut-être qu’un jour je pourrais soulever un de ces trophées et c’est aussi une bonne indication que j’ai ce qu’il faut pour aller loin dans les plus grands tournois" a-t-il conclu.

Ça ne fait aucun doute !

Carlos Alcaraz & Casper Ruud / US Open 2022©Corinne Dubreuil / FFT