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Eala et Tjen, figures de proue de l’Asie du Sud-Est

Portant fièrement les couleurs des Philippines et de l’Indonésie, les deux joueuses, membres du Top 50, sont prêtes à relever le défi de Roland-Garros.

Alex Eala / WTA 1000 Rome
 - Reem Abulleil

Lors de son entrée en lice à Rome, Alexandra Eala s’est laissé embarquer dans une rude bataille face à Magdalena Frech. Après avoir nettement dominé la Polonaise dans la première manche, elle s’est retrouvée en difficulté dans la deuxième, avant de composter son billet en trois sets.

"Je trouvais que je n’étais pas assez fatiguée après mes points et je l’ai dit à mon équipe. Peut-être que l’intensité a baissé d’un cran. Du coup, je me suis efforcée d’ajouter ce petit surplus d’énergie sur chaque point et j’ai été récompensée", a analysé l’intéressée sur Tennis Channel.

Produit de la Rafa Nadal Academy, la joueuse de 20 ans a été formée selon la philosophie du maître des lieux, à savoir que la réussite passe par une souffrance qu’il faut non seulement accepter, mais aussi embrasser.

"Je sais que je peux être performante sur terre battue"

Dotée d’un jeu qui se prête davantage au dur, la gauchère dispute sa première saison intégrale de terre battue sur le circuit principal et reconnaît être encore en phase d’adaptation.

À la tête d’un bilan de quatre victoires pour quatre défaites après les tournois de Linz, Stuttgart, Madrid et Rome, elle s’apprête à faire sa deuxième apparition dans le tableau principal de Roland-Garros.

"Je commence tout juste à développer cette relation (avec la terre battue), surtout à ce niveau", a-t-elle déclaré dans la capitale italienne, où elle a finalement chuté au troisième tour face à la tête de série n°2, Elena Rybakina, sacrée dans la Ville éternelle en 2023.

"J’ai beaucoup joué sur terre battue quand j'étais jeune. Mais chez les pros, ce n’est pas pareil, évidemment. C’est la première saison où je dispute vraiment ces tournois de haut niveau […] Je prends mes marques et je me sens capable de faire de bonnes performances. Physiquement et mentalement, j’ai l’impression d’être beaucoup plus forte que l’an dernier et on a bossé très dur, avec mon équipe. J’espère que les choses qu’on a travaillées se reflèteront davantage dans mon jeu."

La championne de l’US Open juniors 2022 a connu une ascension des plus fulgurantes au cours des 14 derniers mois. C’est à Miami, l’an dernier, qu’elle a crevé l’écran dans la cour des grandes. Bénéficiaire d’une wild-card et classée 140e mondiale, elle s’était alors ouvert les portes du dernier carré en écartant au passage trois championnes en Grand Chelem, dont Iga Swiatek.

Elle a atteint sa première finale WTA trois mois plus tard sur le gazon d’Eastbourne en remportant six matchs de suite (qualifications puis tableau principal), avant de s’imposer au WTA 125 de Guadalajara en septembre.

De quoi aborder l’intersaison avec la ferme volonté de travailler dur. Et c’est une occasion rêvée qui s’est présentée à elle quand Rafael Nadal en personne l’a choisie pour lui donner la réplique à l’occasion de ses premières balles depuis sa retraite, une année auparavant.

"C’était dingue", a-t-elle indiqué à The National au sujet de ce moment exceptionnel avec l’homme aux 22 titres en Grand Chelem.

"C'était la première fois que je tapais face à lui et j’étais très tendue. Physiquement, j’ai trouvé ça très exigeant. Ça faisait un an qu’il n’avait pas touché une raquette alors que moi, je m’étais entraînée dur. Et pourtant, j’ai eu l’impression d’être très loin."

"Mais c’était super de m’imprégner de toute sa science. C’est incroyable de dire que j’ai joué avec Rafa. J’ai beaucoup de chance d’avoir pu le faire."

Si Eala a souvent rencontré Nadal au cours de ses années à l’académie, qu’elle a intégrée à l’âge de 13 ans, elle reste émerveillée de pouvoir échanger avec la légende et de recevoir ses conseils.

"Quand on parle avec lui, il est très naturel. Il pose des questions, etc. Mais bon, ça reste Rafa, donc c’est forcément intimidant. Encore aujourd’hui, je suis impressionnée face à lui. Je ne sais pas quoi dire. Je suis toujours bloquée", a-t-elle récemment raconté à Andy Roddick sur son podcast Served.

Une joueuse suivie partout, tout le temps

La Philippine a lancé sa campagne 2026 en accédant aux demi-finales du tournoi WTA d’Auckland, ce qui lui a valu de devenir la première représentante de son pays à entrer dans le Top 50.

Les semaines suivantes ont servi de révélateur. Déjà suivie dans son pays depuis son sacre en juniors à New York en 2022, Alex a commencé à rassembler énormément de Philippins partout dans le monde.

À Melbourne, Manille, Abu Dhabi, Doha et Dubaï, elle a joué devant des tribunes pleines de fans qui patientaient devant les courts plusieurs heures avant ses matchs.

"C’est cette année, en 2026, au début de la saison, que j’ai commencé à vraiment mesurer le phénomène. Les gens venaient vraiment me voir jouer, ils achetaient des billets, ils prenaient sur leur temps pour ça. Ça m’a fait un choc", a-t-elle confié sur Served.

"Quand j’ai vu les vidéos après mon match à Melbourne, je n’avais pas les mots. En voyant les files d’attente et les gens qui venaient pour moi, j’ai été vraiment surprise. Alors j’étais un peu dans le déni. C’est difficile de l’accepter ou de se voir comme une personne qui a autant d’influence ou d’impact, car je suis toujours restée moi-même. Entre 2025 et 2026, je suis restée fidèle à mon identité. C’est juste que mon succès est monté en flèche, ce dont je suis très reconnaissante."

"J’ai dû passer le cap de me dire : 'Je ne crois pas que je suis vraiment célèbre'. Semaine après semaine, ça se reproduisait donc j’ai pensé : 'Il faut que je l’accepte, que je l’intègre. C’est la réalité, c’est très agréable comme situation'. Et j’ai commencé à être reconnaissante, tout simplement."

"Parce que je ne sais pas combien de temps ça va durer. Ça va s’arrêter un jour, c’est sûr, donc j’essaie d’en profiter au maximum."

Le niveau de popularité d’Eala est tellement spectaculaire que même ses homologues sont subjuguées par l’atmosphère qui règne durant ses matchs. Afin de prendre la pleine mesure du phénomène, Amanda Anisimova s’est assise en tribune pour l’une de ses prestations à Dubaï.

"Elle a des supporters incroyables, j’adore ça. J’ai pu vivre cette ambiance, racontait la joueuse américaine. C’est une excellente ambassadrice pour son pays. Elle est très jeune et elle a un super état d’esprit. C’est beau à voir. J’ai un peu suivi le début de son match hier soir. Je suis restée un moment parce que l’atmosphère était vraiment géniale."

Les "SEAsters"

La montée en puissance d’Eala a coïncidé avec celle d’une autre pépite issue d’Asie du Sud-Est, Janice Tjen, qui fera ses grands débuts à Roland-Garros dans quelques jours.

Émargeant à la 372e place mondiale il y a un an, l’Indonésienne a atteint en février dernier le 36e rang, le meilleur classement de sa carrière.

Première représentante de son pays à figurer dans le Top 50 depuis Yayuk Basuki en 1998, elle faisait aussi partie des joueuses à avoir attiré des affluences aussi énormes qu’inattendues dans les gradins de Melbourne en début d’année.

En voyant Tjen et Eala associées en double à Abu Dhabi, les fans les ont rapidement surnommées les "SEAsters", comprenez les sœurs d’Asie du Sud-Est (Southeast Asia, SEA). Une façon de célébrer un moment symbolique pour la région, qui comptait pour la première fois deux joueuses dans le Top 50.

Contrairement à Eala, qui dispose d’un certain bagage sur terre battue, Tjen n’a découvert l’ocre sur le circuit WTA que le mois dernier. Elle a en effet emprunté la voie universitaire américaine pour accomplir son cursus tennistique, au cours duquel elle a brillé sous les couleurs de Pepperdine.

Avec un jeu inspiré de l’ancienne n°1 mondiale et championne de Roland-Garros 2019 Ashleigh Barty, l’Indonésienne possède le potentiel pour devenir une redoutable cliente sur ocre, mais à 24 ans, elle apprend encore à apprivoiser cette surface.

"Beaucoup de gens m’ont dit : 'Tu vas être forte sur terre battue. Avec ton jeu, tu vas être difficile à prendre'. Mais bon, je n’ai pas passé beaucoup de temps sur cette surface. Et même dans mon enfance, je n’ai pas beaucoup joué sur ocre non plus. Du coup, j’y vais progressivement", expliquait-elle à rolandgarros.com en début d’année.

Désireuse d’engranger de l’expérience sur ocre, Tjen s’est engagée en simple et en double à Charleston, Madrid et Rome. Au vu de la vitesse à laquelle elle s’adapte à son nouveau statut parmi le gratin mondial, il ne serait pas étonnant de la voir griller les étapes sur cette surface.

Janice Tjen / Deuxième tour Open d'Australie 2026

Janice Tjen / Deuxième tour Open d'Australie 2026

Quoi qu’il en soit, la montée en puissance du tennis de l’Asie du Sud-Est est une grande source de fierté pour les joueuses, puisqu’elles ne sont pas les seules à se faire remarquer. On pense notamment à la Thaïlandaise Lanlana Tararudee, qui a fait son entrée dans le Top 100 ce mois-ci, et à sa compatriote Mananchaya Sawangkaew, qui a fait de même l’an dernier.

"Je suis vraiment très fière de faire partie de ce groupe. J’ai grandi avec ces filles. Je les vois beaucoup sur les tournois que l’on a en commun, au niveau régional", indiquait Eala à Madrid.

"C’est une très bonne chose pour notre région de nous voir grandir en tant que joueuses et en tant que personnes. C’est une grande source d’inspiration. Je crois que l’Asie du Sud-Est a une identité bien à elle. On a un sens de l’humour qui est très similaire et on partage peut-être certains aspects culturels. Il existe vraiment ce sentiment de fierté partagée pour ma région."

Rendez-vous sur les courts de la Porte d’Auteuil pour voir si cette vague montante venue d’Asie du Sud-Est confirmera toutes les attentes placées en elle.