Interview – Svitolina : "En France, je me suis sentie très soutenue"

Elina Svitolina explique comment elle concilie son rôle de mère et sa carrière, tout en tâchant de diffuser un rayon d’espoir en Ukraine.

Elina Svitolina / Roland-Garros 2023©Cédric Lecocq / FFT
 - Reem Abulleil

L’annonce de la grossesse d’Elina Svitolina, au début de l’année 2022, a été un grand moment de bonheur pour le couple qu’elle forme avec Gaël Monfils.

La star ukrainienne a coupé avec le circuit pendant un peu plus d’un an, le temps pour elle d’accueillir leur fille Skaï.

Durant les premiers mois de sa grossesse, "Svito" a eu l’occasion de faire un premier bilan de sa carrière, sans savoir ce que l’avenir lui réserverait sur le court.

"Je me suis toujours fixé des objectifs élevés et j’ai aussi des objectifs dans l’absolu, comme toute joueuse de tennis : gagner un tournoi du Grand Chelem, devenir numéro 1 mondiale. Mais c’est important de mesurer tout le chemin que j’ai parcouru au fil des années : faire partie du top 10, du top 5 certaines années. Ça aussi, ça peut être un motif de satisfaction", a déclaré Svitolina à rolandgarros.com.

"Quand on tombe enceinte, on espère que tout va bien se passer mais il faut aussi voir les choses en face et se dire qu’on n’aura peut-être pas les moyens de retrouver son niveau."

"J’ai mis quelques mois à réaliser que je devais peut-être aborder ma carrière autrement. Je crois que ça m’a aidée quand le moment est venu pour moi de revenir sur les courts. Le fait de n’avoir aucune attente m’a aidée à revenir encore plus vite, je crois. Je ne m’attendais pas à être de retour pour Charleston."

Un travail d’acceptation

Svitolina a retrouvé le circuit sur la terre battue grise du WTA 500 de Charleston en avril 2023, moins de six mois après son accouchement. Sept semaines plus tard, elle décrochait le premier titre WTA de sa nouvelle vie de maman en s’adjugeant le trophée à Strasbourg, en préambule de Roland-Garros.

"C’est un processus permanent qui consiste à accepter les choses et à avancer avec ce que l’on a. Il faut y puiser de la confiance", explique la joueuse de 29 ans, qui avait fait un retour express dans le top 30 à la mi-juillet, trois mois à peine après son congé maternité.

L’état d’esprit de Svitolina consiste à accepter ses limites, quand elle s’y heurte, tout en se félicitant de ce qu’elle a accompli jusque-là.

"Quand j’étais aux alentours de la 50e place mondiale, je me suis mise à rêver et j’ai bossé dur en vue d’entrer dans le top 10. Et je me suis toujours dit qu’une fois dans le top 10, j’arrêterais de m’inquiéter des résultats, du classement et de tout le reste", raconte-t-elle.

"Et quand j’ai intégré le top 10, je me suis dit qu’une fois dans le top 5, j’arrêterais de gamberger et de me faire du souci. Car il y a beaucoup de sources d’inquiétude : on a des points à défendre, des objectifs, des tournois qui se profilent. Ça génère du stress en plus. Quand je suis entrée dans le top 5, je suis restée dans cette dynamique."

"Peu importe le classement, il ne faut jamais oublier ce que l’on a déjà accompli, tout le travail réalisé auparavant. Il faut se féliciter de ce que l’on a déjà réussi, des tournois qu’on a gagnés, des matchs difficiles sur lesquels on a été capable de garder son sang-froid."

"C’est un processus perpétuel chez moi : je fais en sorte de me souvenir que j’ai déjà réalisé beaucoup de choses dans ma carrière et que si jamais je dois raccrocher demain, je pourrai m’en aller en toute sérénité. Je tâche de ne pas être trop dure envers moi-même."

Elina Svitolina, Roland-Garros 2023, first round©Corinne Dubreuil / FFT

Un soutien inoubliable en France

Ce détachement n’a pas empêché Svitolina de signer des résultats impressionnants lors de son comeback. À Roland-Garros l’an dernier, pour sa première apparition en Grand Chelem depuis son accouchement, elle a réalisé un parcours tonitruant jusqu’aux quarts de finale, où elle est tombée face à la tête de série numéro 2, Aryna Sabalenka.

Lors du Majeur suivant, à Wimbledon, elle a atteint le dernier carré au prix d’un parcours exceptionnel qui l’a vue éliminer quatre joueuses sacrées en Grand Chelem, parmi lesquelles la n°1 Iga Swiatek, avant de s’incliner face à la future championne, Marketa Vondrousova.

"Des tournois comme ça, ça m’apporte beaucoup de joie, ce sont d’excellents souvenirs. C’est comme si toutes les mauvaises passes que j’ai traversées avaient été effacées par ces bons moments", relate l’Ukrainienne.

Elina Svitolina / Quarts de finale Wimbledon 2023©Corinne Dubreuil / FFT

À Paris, le public l’a portée comme si elle était l’une de ses joueuses tricolores. Placé sous le signe de l’émotion, son parcours jusqu’aux quarts de finale a touché l’ensemble des spectateurs en plein cœur.

"Dès le premier match, j’ai vécu des moments géniaux", décrit-elle en se remémorant son Roland-Garros 2023.

"J’ai bénéficié d’un soutien exceptionnel. Ç’a été génial de partager ce moment car c’était mon premier tournoi du Grand Chelem depuis ma reprise, après avoir gagné à Strasbourg, en France également. Je me suis sentie très soutenue et j’ai vraiment apprécié cette période."

"Ça m’a vraiment poussée à revenir sans cesse dans les matchs, à garder ma concentration et à donner le meilleur de moi-même. J’ai vécu un super tournoi, même si j’aurais aimé aller plus loin, bien entendu. Mais j’ai vraiment apprécié cette période."

Un exercice d’équilibriste

Les joueuses conciliant leur rôle de mère avec leur carrière sont certes plus nombreuses sur le circuit aujourd’hui, mais cela n’enlève rien à la difficulté de cet exercice d’équilibriste. Si Elina réussit sa vie de joueuse professionnelle, c’est qu’elle et Gaël Monfils ont décidé de faire passer la santé et le bien-être de Skaï avant tout.

Lorsqu’ils partent pour de longs séjours en Australie en début d’année ou, plus tard dans la saison, aux États-Unis, leur fille fait le déplacement avec eux. Et lorsque leurs déplacements sont plus courts, en Europe, ses grands-mères viennent la garder à la maison, afin de lui garantir davantage de stabilité.

"C’est dur pour nous d’être séparés d’elle mais c’est important qu’elle garde ses habitudes à la maison. Elle a deux grands-mères qui s’occupent d’elle. Dès qu’on a fini, on prend un petit vol et on est de retour", ajoute l’ancienne numéro 3 mondiale en décrivant le mode "Europe".

"On essaie aussi d’ajuster les choses selon comment elle se sent et comme on se sent. C’est une décision familiale."

Animée de ce nouvel état d’esprit pour le deuxième chapitre de sa carrière, Svitolina est de retour dans le top 20 en s’appuyant sur un tennis plus agressif que par le passé.

Cette nouvelle approche lui permet-elle de savourer davantage les moments sur le circuit ?

"C’est difficile à dire car on voyage beaucoup et c’est dur d’être loin de Skaï aussi longtemps. J’essaie de ne pas trop m’appesantir là-dessus mais c’est difficile", confie-t-elle.

"Aujourd’hui, les déplacements me pèsent plus qu’avant. Quand je n’obtiens pas les résultats escomptés, c’est dur car je me dis que je pourrais être à la maison avec Skaï. Mais ce sont des choix."

Elina Svitolina, huitièmes de finale, Roland-Garros 2023©Cédric Lecocq / FFT

"Je me blesse plus souvent qu’avant"

En plus de devoir surmonter l’éloignement avec sa fille, Svitolina est aussi confrontée avec davantage de blessures qu’auparavant.

Un problème au pied l’a privée de toute la fin de saison 2023 à partir de l’US Open puis c’est une blessure au dos qui l’a contrainte à abandonner en huitièmes de finale à l’Open d’Australie en janvier. Un coup dur puisqu’elle avait parfaitement commencé l’année 2024 avec une finale à Auckland.

Svitolina a retrouvé la compétition à Dubaï à la mi-février mais elle reconnaît qu’elle aurait peut-être dû prendre davantage son temps.

"C’est difficile à accepter mais c’est comme ça. Je me blesse plus souvent qu’avant. C’est une chose d’être prête pour l’entraînement. C’en est une autre d’être prête pour la compétition. Quand on entre sur le court pour un match, l’intensité et les sensations n’ont rien à voir", explique-t-elle.

Svitolina estime que ce n’est que deux semaines avant Madrid qu’elle s’est de nouveau sentie en pleine possession de ses moyens, capable d’enchaîner les matchs. Désormais, elle met tout en œuvre pour être prête à Roland-Garros.

En mission

En marge des courts, Svitolina s’est trouvé une nouvelle mission chère à son cœur. Par le biais de sa fondation, elle a pris en charge la gestion de l’équipe nationale féminine de tennis de l’Ukraine, dont elle détient aussi les droits. Ce faisant, elle espère exercer une influence positive sur l’écosystème du tennis dans son pays.

"On essaie d’instaurer une nouvelle approche, d’apporter différents ingrédients à l’équipe car j’avais l’impression qu’on a trop longtemps adopté une méthode très basique, très datée dans notre organisation. Maintenant, on essaie d’apporter des choses différentes et de s’impliquer vraiment là-dedans", explique-t-elle.

"Je trouve qu’on a une grande équipe. On a beaucoup de bonnes joueuses dans le top 100 et même au-delà. On est toutes motivées pour jouer et maintenant, avec le nouveau format, je pense qu’on peut faire partie des meilleures équipes."

"Aujourd’hui, il y a davantage de monde qui suit le tennis, davantage de monde qui s’implique, davantage d’enfants qui veulent faire carrière dans le tennis."

La fondation de la championne organise également des tournois pour les enfants, déploie des programmes consacrés à la santé mentale des jeunes joueuses et joueurs, et propose des stages pendant l’été. Elle a également signé un contrat avec une chaîne de télévision afin de garantir que le tennis puisse être suivi sur l’ensemble du territoire ukrainien.

"C’est un ensemble de choses qui assure vraiment la promotion du tennis en Ukraine", ajoute-t-elle.

"C’est un grand pas en avant. Je considère que c’est un peu ma mission de promouvoir le tennis et le sport en Ukraine, car en ce moment, toute l’actualité gravite autour de la guerre. Pour les enfants, c’est très dur mentalement de voir leurs parents subir autant de pression, sans savoir de quoi demain sera fait."

"Le but, c’est de leur offrir une parenthèse d’une heure ou deux pendant laquelle ils peuvent vivre des moments heureux, s’exprimer et faire quelque chose qu’ils adorent, s’épanouir dans le sport."

"Les psychologues sont nombreux à attester que le sport permet d’évacuer beaucoup de stress. Aujourd’hui, c’est ma mission de faire avancer les choses dans ce sens. Avec la Billie Jean King Cup et l’équipe, nous pouvons vraiment faire avancer les choses."