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Et la balle jaune creva l'écran

Par Julien Pichené   le   lundi 05 juin 2017
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Si l'Histoire de France a eu son appel du 18 juin, l'Histoire du tennis, elle, a son appel du 6 juin. Il y a pile 40 ans, le Président de la Fédération française de tennis, Philippe Chatrier, alors invité au JT de 13 heures sur TF1, demandait solennellement à la télévision d'ouvrir le plus possible son antenne à Roland-Garros. Et voilà comment le tournoi est devenu un événement médiatique incontournable...

Que serait Roland-Garros aujourd'hui sans la télévision ? Le match génial, s'il n'a pas lieu sous l'œil des caméras, ne laissera qu'une vague trace dans la mémoire collective. Trois hommes ont œuvré en coulisses pour que le tournoi bénéficie d'une meilleure couverture médiatique. Le Président de la Fédération française de tennis, Philippe Chatrier, et les journalistes Christian Quidet et Yves Mourousi... Révisitons leur idée de faire du tournoi un événement médiatique incontournable avec deux témoins privilégiés de l'époque, Jean-Paul Loth et Patrick Proisy. 

La période du boom du tennis

Les anciens se souviennent-ils du printemps 1977 ? Souvenirs... Jacques Chirac devient maire de Paris, Rockollection de Laurent Voulzy prend la tête du hit parade et le FC Nantes de Maxime Bossis remporte le championnat de France de football. Côté tennis, le "Big 4" de l'époque est un "Big 3", Borg/Connors/Vilas, et leur charisme aide à faire du tennis le sport en vogue. Un an plus tôt, au moment de la sortie du film"Un éléphant, ça trompe énormément", dans lequel Jean Rochefort lit Tennis Magazine et joue avec ses copains au tennis chaque semaine, Roland-Garros avait attiré le nombre record de 133 000 spectateurs, grâce notamment à la venue de nombreux spectateurs issus d'autres sports, comme le football. L'événement redevenait également mondain, comme à l'époque des Mousquetaires. Merci au carnet d'adresses de l'actrice Juliette Mills, à l'origine de la présence de plus en plus régulière de ses collègues Jean-Paul Belmondo, Michel Piccoli, Pierre Mondy, Claude Lelouch ou Omar Sharif dans la tribune présidentielle. "En 1976 et 1977, deux phénomènes se sont conjugués", juge Jean-Paul Loth, alors DTN et compagnon de Juliette Mills. "Le côté événement populaire que souhaitait Christian Quidet et l'événement mondain que voulait mettre en avant Yves Mourousi. Et ça a été un nouveau départ pour Roland-Garros, qui est alors devenu une fête prodigieuse chaque année. Aujourd'hui, Roland-Garros, pour n'importe quel Français, c'est le départ de l'été !"  

Jean-Paul Belmondo en tribune présidentielle. Au premier plan : Philippe Chatrier

Les nouveautés de l'année 1977

Après le succès public de l'édition 1976, la direction de Roland-Garros va prendre quelques décisions qui vont faire date. Pilotée par l'ancien finaliste Pierre Darmon, elle fixe tout d'abord une limite d'âge à 70 ans pour les juges de ligne, puis met en place le système des amendes, censé discipliner la voyoucratie galopante d'une partie du circuit. "C'est surtout une décision qui fait suite à l'année catastrophique de Nastase en 1975, saison où il s'était fait disqualifier quatre fois", explique Patrick Proisy. Le Roumain, justement, devra mettre la main à la poche pour avoir fait un doigt d'honneur à Karl Meiler sur le Central... et en direct devant les caméras de TF1. Mais le plus gros PV est pour l'Australien Dick Crealy... puni pour jet de balles dans le public. Les balles, justement, qui ne sont alors plus blanches... mais jaunes. Si Patrick Proisy, alors membre du board de l'ATP, se souvient d'une révolution passée comme une lettre à la poste, Jean-Paul Loth, le DTN de l'époque, soutient qu'il avait craint ce changement. "On était même plusieurs à penser qu'on verrait moins bien la balle et que ça allait se confondre avec le court... Je l'avais vécu un peu comme l'arrivée du tie-break."

Amorcé par l'US Open en 1973, ce choix est évidemment retenu pour une meilleure télégénie, afin d'accompagner au mieux le pari osé (et inédit) de TF1 de diffuser les rencontres dès le deuxième tour. Bonne pioche, la quinzaine est passionnante, avec les débuts de Yannick Noah et de John McEnroe, la curieuse expérience de la raquette au double cordage utilisée par l'Australien Barry Phillips-Moore et la victoire finale de l'éternel Poulidor argentin Guillermo Vilas, enfin maillot jaune en l'absence du roi Borg.

Une couverture médiatique inédite

Malgré l'absence du double vainqueur de l'épreuve Björn Borg, interdit de séjour à Paris par Philippe Chatrier pour avoir participé aux lucratifs Intervilles, l'édition 1977 de Roland-Garros est la première à avoir été diffusée en direct par la télévision américaine. Et en France, la première à avoir été conçue comme un feuilleton pour les téléspectateurs. Fait inédit, les Français peuvent suivre des matchs en direct dès les 32èmes de finale, ce qui à l'époque ne coulait pas de source. Depuis 1960, Roland-Garros était présent chaque année sur le petit écran, mais essentiellement lors des phases finales et coincé entre les autres événements sportifs du printemps. Le 28 mai 1960, lors du premier direct de l'ORTF aux Internationaux de France, l'actualité est si chargée que le commentateur Georges De Caunes doit annoncer la fin de la retransmission en plein match, précisant qu'un "tas de programmes sont prévus depuis fort longtemps par la direction". En cette période où la France ne compte que trois chaînes, il est même assez fréquent de voir des diffusions s'arrêter à des moments fatidiques pour laisser la place à d'autres compétitions sportives, faute de place. En 1974, les téléspectateurs ont pu ainsi suivre en intégralité la demi-finale entre François Jauffret Manuel Orantes, à l'exception... du dernier jeu, non diffusé à cause des 24 heures du Mans. Sans parler même de l'incontournable diffusion du tiercé ayant par exemple fait rater aux Français une partie du troisième set victorieux de Françoise Dürr en finale de l'édition 1967, pourtant la première victoire tricolore à Roland-Garros en simple depuis près de deux décennies !

Françoise Dürr – Lesley Turner, finale de Roland-Garros 1967

Le dispositif mis en place en 1977 doit mettre fin à cette période quelque peu folklorique, avec une programmation plus carrée et une équipe de commentateurs mieux fournie. Aux côtés de Christian Quidet, directeur des sports depuis 1972 et amoureux du tennis, œuvrent Jean Raynal et... Roger Couderc, transfuge éclair du ballon ovale, et qui gardait sa cigarette au bec lorsqu'il interviewait les joueurs. Resté seulement deux ans à Roland-Garros, c'est lui qui a inventé le "consultant" en tennis en commentant quelques matchs de sa tranche avec l'ancien vainqueur de Wimbledon Yvon Petra. "Roger, que je connaissais bien, ne connaissait pas grand chose au tennis, rigole Patrick Proisy. Quand il m'interviewait pour Europe 1, j'avais droit comme les joueurs du XV de France à 'alors, mon petit' et 'allez, mon petit !'. Mais l'ancien numéro 1 français, qui perd au deuxième tour de ce Roland-Garros 1977, se souvient d'un grand virage. "A partir de là, il est évident que la télévision a joué un rôle multiplicateur absolument énorme. Avant cela, il était tout à fait possible d'acheter des places au stade pour le jour-même, même un jour de finale. Au début des années 70, le Central, qui ne faisait alors que 13 500 places, n'était plein que deux ou trois fois par quinzaine. Je me souviens que lors de ma finale en 1972, qui s'était disputée en soirée, il restait quelques places. Quand on nous a annoncé en cette année 1977 que la quasi-totalité de la quinzaine allait être télévisée, on s'est d'abord demandé si cela n'allait pas avoir un effet pervers et négatif en vidant les tribunes. Mais ce débat a duré très peu de temps... On a vite vu, qu'au contraire, cela a ramené du monde et permis d'augmenter le nombre de licenciés d'une manière incroyable." 

L'appel du 6 juin 

Le lendemain de la finale, il y a donc 40 ans aujourd'hui, Philippe Chatrier fut l'invité du JT de 13 heures d'Yves Mourousi pour y faire le bilan de l'édition 1977 de Roland-Garros. Le Président de la FFT en a profité pour demander solennellement à la télévision de tendre la main au tennis. Pour Jean-Paul Loth, si c'est l'époque qui a vu le tennis gagner en popularité, "c'est un coup d'audace extraordinaire. En 1977, personne n'imaginait que ça avait vraiment sa place à la télévision. On était encore un sport très réservé, très à part. Le tennis était loin d'être considéré comme un sport premier et qui prenait énormément de place à la télévision." Face à lui, le journaliste Yves Mourousi, qui, comme Christian Quidet, était persuadé que le tennis était un sport à la dramaturgie et à l'esthétique adaptées au petit écran. "Mourousi est venu pendant des années faire son journal dans le stade, rappelle Loth. Il habitait d'ailleurs à deux pas d'ici, Boulevard Suchet."

Vilas - Gottfried, cérémonie 1977

Deux ans après avoir convaincu le Président Valéry Giscard d'Estaing de faire arriver le Tour de France cycliste sur les Champs-Elysées, voilà le pape de l'info cathodique qui offre une merveilleuse tribune au Président de la FFT, pour qui "Roland-Garros doit être un instrument de plaisir et doit nous permette de faire connaître le tennis dans toute la France. Cette propagande, il n'y a que la télévision qui puisse le faire. Il faut qu'elle ouvre son antenne tous les jours pour retransmettre le tournoi." Après le test de 1977, le vœu du Président est exaucé dès l'année suivante, l'année du cinquantenaire du stade. Pour l'occasion, un générique est créé : on y voit défiler la photo des anciens vainqueurs sur une improbable musique au synthétiseur. "Notre objectif est de faire suivre ce tournoi comme une dramatique, de lui présenter en une progression les joueurs au fil des rencontres", argumente Christian Quidet en prenant l'antenne. Le commentateur phare de la période aura une autre idée de génie dix ans plus tard, une fois passé sur Antenne 2 (aujourd'hui, France 2). En 1988, alors que le contrat de TF1 arrive à son expiration, il souffle les droits à son ancienne maison et à Francis Bouygues en proposant une idée en or : multiplier le temps de diffusion en retransmettant les matchs du court Central sur Antenne 2, et ceux du court numéro 1 sur FR3. Une autre date clé, dont nous fêterons les trente ans l'année prochaine.

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