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Guillermo Vilas : "Je me réveillais la nuit, angoissé d'avoir rêvé ma victoire"

Par Guillaume Willecoq (d'après Gil de Kermadec)   le   mercredi 17 mai 2017
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A jamais le premier. Le premier Sud-Américain vainqueur de Roland-Garros, en 1977. Figure emblématique des années 70 avec son jeu de gaucher lifteur et ses jambes infatigables, à l'origine avec Björn Borg d'une véritable révolution du jeu sur terre battue, certains de ses records sur la surface ont tenu jusqu'à Rafael Nadal... qui partage d'ailleurs une filiation de jeu certaine avec son aîné argentin, ainsi qu'une capacité avérée à dépasser sa condition de "terrien". Vrai sensible derrière un jeu de rouleau-compresseur - il a même écrit des recueils de poésie -, il revient sur sa victoire à Roland-Garros ainsi que, plus généralement, sur sa carrière. Interview toute en sincérité de l'homme aux 49 titres sur terre battue.

Ses débuts au tennis

"Enfant, comme tout le monde en Argentine, j’étais très football – sur la plage de préférence ! Mais je viens d'une famille plutôt aisée. Mon père était président du Club nautique de Mar del Plata, qui avait des courts de tennis. Un jour, il m’a fait l’accompagner pour une rencontre par équipes. Je rentre dans le club et là, révélation : je vois des gars habillés de manière fantastique, parlant des mots d'anglais – "game", "set" – et admirant un homme sur le terrain appelé – (il décompose les syllabes) Ash-ley Coo-per (Cooper fut un joueur australien de premier plan, auteur d’un Petit chelem en 1958, ndlr). J’ai aimé tout de suite cette ambiance classe, la façon dont les gens applaudissaient en connaisseurs… Le foot entre copains, c’était sympa, mais en compétition c’était pas joli, joli : quand le joueur faisait une erreur et que les spectateurs en appelaient aux figures féminines de sa famille… J’aimais le foot, être goal, mais le stade n’était pas fait pour moi : quelqu’un qui insulte ma mère, je deviens fou ! J’ai dit à mon père que je voulais jouer à ce jeu. Alors nous sommes allés acheter ma première raquette, bleue, et j’ai commencé à jouer, jour et nuit, dans notre garage, jusqu’à 8h par jour."

"Mon père a trouvé un professeur, Felipe Locicero, à Rosario, qui avait déjà sorti pas mal de bons joueurs. Il l’a fait venir à Mar del Plata et lui a permis d’arrêter son métier de coiffeur pour devenir professeur à plein temps. Felipe a fait de moi le joueur que j’ai été. Il avait une nouvelle façon d’enseigner le tennis, avec le fameux "lift" qui apparaissait. Le lift incarnait à ses yeux le futur et il me montrait des photos des coups des joueurs pour les imiter – il n’y avait pas encore la télévision ! C’était mon professeur et mon meilleur ami. Je le réveillais à 7h du matin, je lui faisais son thé et on regardait les photos, des milliers de fois. On décortiquait la position à partir de ces images. Il choisissait des coups liftés, toujours : le coup droit de Manolo Santana, le revers de Nicola Pietrangeli… Et puis Rod Laver, bien sûr : à l’époque, c’était LA référence. Etant gaucher aussi, j’ai dit à Felipe que je voulais le bras de Laver. "Ok, mais tu dois faire la volée à une main, et pour y arriver t'entraîner des heures et des heures". C’est ce que j’ai fait. C’est comme ça que j’ai gagné ce gros bras gauche. On imite toujours quelqu’un, en fait !

"Nous avons travaillé à mettre du lift dans tous mes coups : les joueurs qui nous servaient de modèles étaient capables de mettre du lift dans un ou deux coups, mais jamais toute leur panoplie. Coup droit, revers, volée, lob… J’ai fait tout ce travail qui m’a donné de l’avance sur les autres... sans pouvoir me douter qu’à l’autre bout de l’Europe, il avait un Suédois de mon âge qui avait entamé la même démarche, venue quant à lui d’une enfance à pratiquer le ping-pong et sa gestuelle particulière ! Björn Borg et moi sommes arrivés avec une longueur d’avance sur les autres joueurs, y compris ceux de notre âge. En particulier, ils ne savaient pas frapper les balles hautes : si on jouait haut et long, ils reculaient, reculaient, ne sachant pas quoi faire de la balle. Je ne compte plus les joueurs qui ont fini des matchs contre nous en se plaignant d’avoir mal à l’épaule !"

Vilas - Gottfried, finale de Roland-Garros 1977 : les temps forts

Vilas - Gottfried, finale Roland-Garros 1977

Son Roland-Garros

"J’ai gagné mon premier match en Grand chelem à Roland-Garros en 1972. J’avais 19 ans. Ma tournée de terre n’avait pas été fameuse mais j’étais venu tenter ma chance à Paris, au culot. J’ai été me présenter à Benny Berthet (cheville ouvrière de l'organisation de Roland-Garros et aussi capitaine de l'équipe de France de coupe Davis, ndlr) pour lui demander s’il avait de la place en qualifications. Lui ne me connaissait pas, évidemment. Il m’a demandé quelles étaient mes références. Je lui ai dit que j’avais eu balle de match contre Cliff Richey quelques mois plus tôt à Buenos Aires. "C’est mince, m'a t-il répondu. Avoir balle de match, ce n’est pas gagner." C’était peu, oui, mais après m’avoir fait patienter quatre jours, il m’a laissé ma chance. Et je l’ai saisie : j’ai gagné mon tour qualificatif contre un bon pro, Kim Warwick, 6/3 6/3, puis j’ai battu Bob Hewitt, la tête de série n°5, dans le grand tableau, en cinq sets. C’était sur l’actuel court n°3. Je rentrais dans le monde du tennis."

"En 1974, j’ai fait ma première grande saison, gagnant le Masters en fin d’année en battant Ilie Nastase en finale – sur gazon ! Puis, en 1975, je joue ma première finale à Roland-Garros, où je perds contre Björn Borg. Nous avions commencé à faire le ménage autour de nous sur terre battue… Sauf en 1976, une parenthèse : cette année-là, ils ont opté pour des Tretorn en tant que balles officielles du tournoi. Les Tretorn étaient un cauchemar pour les lifteurs : on ne pouvait pas mettre d’effet dedans. Alors qu'Adriano Panatta, avec ses amorties et ses volées, s’est régalé. Même Borg n’a rien pu faire."

"Je me réveillais la nuit avec le coeur battant à 1000 à l'heure à l'idée d'avoir rêvé tout ça"

"J’ai commencé à travailler avec Ion Tiriac, qui s’était occupé précédemment d’Ilie Nastase, Manuel Orantès, Adriano Panatta… Je l’avais vu à l’œuvre, je savais qu’il pouvait m’aider. Je lui ai dit que j’avais peur. Je le reconnaissais. Je gagnais beaucoup de "petits" tournois mais, dans les grands, je jouais avec la peur au ventre. Je bloquais. J’avais les ingrédients pour gagner dans le jeu, mais je bloquais dans la tête. Au moment de signer ensemble, j’ai demandé à Ion de me promettre que j’allais gagner un Grand chelem. Il me l’a promis. Il m’a dit : "Tu feras ce que je te dis et tu gagneras." C’était début 1977. Et j’ai gagné Roland-Garros quelques mois plus tard, puis l’US Open. Ce fut l’année la plus incroyable de ma vie : deux titres du Grand chelem, une troisième finale en Australie, 16 tournois remportés, 134 matchs gagnés, ce qui est le record de l'ère Open pour une même saison, dont 46 consécutifs, là aussi un record…"

"A Roland-Garros cette année-là, j’ai distribué des 6/0 à la pelle, et la finale contre Brian Gottfried a été la plus brève de l’histoire (6/0 6/3 6/0, ndlr) ! Quand l’arbitre a dit "Jeu, set et match", j’ai compris. Je me suis tourné vers Ion et j’ai dit :"C’est fini, je l’ai fait". Il m’a fallu du temps, ce fut lent et progressif, mais c’est arrivé. C’était tellement angoissant pour moi de gagner un Grand chelem. Il y avait toujours l’ombre de Borg ces années-là, Borg pour qui tout était tellement plus facile que pour moi. J’ai enfin ouvert la porte avec ce Roland-Garros. Je n’en ai pas dormi pendant un mois après ! J’angoissais à l’idée que ce soit un rêve. J’en rêvais, de gagner Roland-Garros. Et je me réveillais la nuit avec le cœur battant à 1000 à l’heure, à l’idée d’avoir rêvé tout ça."

La cérémonie de remise des prix à l'issue de la finale

Vilas - Gottfried, cérémonie 1977

Son tournoi 1977 (tête de série 3)

1er tour : bat Zeljko Franulovic 6/1 6/2 6/4
2e tour : bat Belus Prajoux 2/6 6/0 6/3 6/0
3e tour : bat Bernard Mitton 6/1 6/4 6/2

 

8e de finale : bat Stan Smith (n°10) 6/1 6/2 6/1
1/4 de finale : bat Wojtek Fibak (n°9) 6/4 6/0 6/4
1/2 finale : bat Raul Ramirez (n°6) 6/2 6/0 6/3
Finale : bat Brian Gottfried (n°5) 6/0 6/3 6/0

Son Björn Borg

"Borg était un ami. A nos débuts, nous jouions souvent ensemble en double. En 1975, nous avons même atteint les demi-finales à Roland-Garros, mais nous avons préféré déclarer forfait car nous étions tous deux qualifiés pour les demies en simple – et nous nous sommes affrontés en finale. Idem l’année suivante à Wimbledon, où nous avons fait forfait en huitièmes car nous devions nous affronter en quarts en simple. Ensuite nous avons arrêté de jouer ensemble – et plus largement de jouer le double, même – car cela devenait trop compliqué d’être partenaires en double et rivaux en simple. C’est curieux d’ailleurs car Chris Evert et Martina Navratilova ont vécu exactement la même chose que nous au même moment."

"A l’entraînement, nous pouvions passer des heures à faire des croisés courts en jouant avec les limites du carré de service pour chercher les angles et maîtriser ce pouvoir sur la balle que conférait le lift – n’oubliez pas que nous jouions avec des raquettes en bois, avec lesquelles le contrôle était un défi. Quand nous jouions ensemble en double, nous avions un jeu entre nous : amener les adversaires à faire tomber leur raquette en tentant de ramener une de nos balles. Et celui qui y arrivait le plus souvent se faisait offrir le dîner par l’autre. Une année à Roland-Garros, un Russe dont j’ai oublié le nom (Anatoli Volkov ou Teimuraz Kakoulia en 1976, ndlr) a perdu sa raquette 20 fois tellement il avait du mal avec notre lift !"

"Au début, Björn et moi échangions beaucoup. Une année, à Tokyo, nous avons fait le constat que son point fort était mon point faible, et vice-versa : il savait mettre du lift dans son coup droit, moi dans mon revers. Et on peinait chacun de l’autre côté. Alors nous nous sommes échangés nos secrets. C’est comme ça que j’ai développé mon coup droit, et c’est comme ça que lui a trouvé son revers croisé. Mais là où nous n’étions pas égaux, c’est que là où il me fallait des mois pour intégrer de nouveaux coups, lui absorbait tout en une demi-heure. Borg était une éponge : il s’imprégnait de tous les points forts des autres joueurs et se les appropriait – ou leur trouvait une parade. Il ne parlait pas beaucoup, mais comprenait tout au quart de tour. Borg était une machine fantastique, là où j’étais un travailleur, un laborieux. Je devais beaucoup travailler pour intégrer les choses."

"Quand j'ai vu "Rafa", j'ai eu l'impression de me revoir en lui"

"C’est pour ça aussi qu’il est devenu difficile de passer du temps ensemble, ou même de s’entraîner ensemble. Dans mon cas en plus, j’étais devant une sorte de miroir : nous avions le même jeu, un peu plus en puissance pour moi, mais beaucoup plus rapide pour lui. Et cette petite différence lui a valu de prendre nettement le dessus dans nos confrontations. Alors nous nous sommes éloignés le temps de nos carrières, avant de nous rapprocher ensuite. Je me souviens qu’à son mariage, il m’a demandé : "Mais pourquoi s’est-on éloignés, toi et moi ?" Moi je ne le savais que trop bien !"

"Au point qu’avec Ion Tiriac, nous étions entrés dans la logique totalement inverse : nous nous entraînions essentiellement en privé. Pendant les tournois, nous restions refermés sur nous-mêmes. Je parlais très peu avec les autres. Et puis une fois mon tournoi terminé, je tombais les barrières et redevenais très sociable."

"De la même façon que notre jeu avait en quelque sorte périmé le tennis de nos aînés, les générations suivantes sont arrivées avec un style de jeu qui détenait la clé face au notre. La fin des raquettes en bois, et puis l’évolution logique : les joueurs se construisent par opposition à ce qui existe. Nous avions la solution face aux anciens, et les joueurs arrivés ensuite avaient la solution face à notre style de jeu, Lendl et Becker par la puissance, McEnroe et Edberg par le jeu d’attaque. Puis les puncheurs à la Agassi – Courier ont à leur tour incarné la recette face à ces tennis-là… Et, au milieu, Sampras a été le plus fort car il alliait à la fois la qualité d’attaque et le punch en fond de court."

"S'il y a un joueur dans lequel je me reconnaisse aujourd'hui ? Rafael Nadal. Quand j'ai vu "Rafa", j'ai eu l'impression de me revoir en lui. Par le jeu, bien sûr : nous sommes tous deux gauchers, basons notre jeu sur le lift et une grosse couverture de terrain. Mais aussi par ses qualités de travailleur, sa volonté permanente de s'améliorer. Il n'y a pas de secret. Il n'y a pas quarante chemins pour arriver à la perfection : il faut passer de nombreuses heures sur le court, à répéter les mêmes gestes jusqu'à la perfection."

Son palmarès

A Roland-Garros

Simple : vainqueur en 1977.
Finaliste en 1975, 1978 et 1982.
Double : demi-finaliste en 1975.

 

Et ailleurs

Vainqueur US Open 1977.
Vainqueur Open d'Australie 1978 et 1979. Finaliste Open d'Australie 1977.
Vainqueur du Masters en 1974.
Vainqueur Monte-Carlo 1976 et 1980.
Vainqueur Rome 1980.

Remettant la coupe des Mousquetaires à son compatriote Gaston Gaudio, en 2004. Avec l'Equatorien Andres Gomez (1990) et le Brésilien Gustavo Kuerten (1997, 2000, 2001), ils sont les quatre seuls Sud-Américains à avoir triomphé à Roland-Garros.

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