En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de Cookies pour vous proposer des publicités ciblées adaptés à vos centres d’intérêts et/ou réaliser des statistiques de visites.

Pour en savoir plus et paramétrer les traceurs.

Filip Dewulf : "Roland-Garros 1997 a fait mon nom"

Par Guillaume Willecoq   le   lundi 15 mai 2017
A | A | A

Il est le seul homme à avoir gagné huit matchs lors d'une même édition de Roland-Garros. Au cœur d’une folle édition 1997 qui allait révéler – et comment – Gustavo Kuerten, Filip Dewulf n’a pas donné sa part au chien, gagnant sa place dans la légende de "Roland" en se hissant en demi-finales alors qu'il sortait des qualifications. Un exploit colossal pour un 122e mondial dépassé alors par l'ampleur de ce qui lui arrivait, sa retenue toute flamande mise à l'épreuve des projecteurs du plus grand tournoi de tennis aux yeux des Belges. Vingt ans plus tard, il a encore comme un petit air incrédule à l'heure de narrer cette véritable épopée.

L’avant-Roland-Garros 1997

"En Belgique, Roland-Garros est un peu "notre" Grand chelem. C’est le tournoi le plus important pour nous, celui où on fait facilement le déplacement et qui, historiquement, a toujours été diffusé dans son intégralité à la télé. Enfant, je me revois suivant les duels Lendl – McEnroe - Wilander avec mes cousins. Roland-Garros, c'est notre culture... et il fallait bien la force de cette culture pour que ma directrice d’école accepte, en 1989, de me signer une dérogation pour aller jouer le tournoi junior alors qu'il tombait en pleins examens ! C’est ça, mon tout premier vécu avec "Roland" : beaucoup de négociations à l’école pour, à l’arrivée, un tournoi qui a duré 45 minutes, le temps de perdre 6/1 6/0 contre Stéphane Huet dans un match affreux ! Première expérience pas terrible, donc. Heureusement j’ai plus ou moins rattrapé ça après."

"J’ai joué plusieurs fois les qualifications sans parvenir à en sortir, puis enfin le tableau final en 1996, où je perds contre Jonas Bjorkman là aussi à l’issue d’un match décevant, du peu que je m’en rappelle – j’ai préféré le zapper de ma mémoire ! Je me souviens, une de ces années-là, être venu de Belgique en bagnole, et m'être retrouvé sur le coin de la route avec un pneu crevé (il mime les bras ballants) : problème technique alors que j’étais attendu pour jouer mon match de "qualifs". J’ai réussi à me traîner jusqu’à un garage et suis arrivé vraiment ric-rac pour l’échauffement ! Un bon souvenir, rétrospectivement (il pouffe)."

"J’ai toujours été un joueur avec des hauts et des – très – bas. Toute ma carrière relève des montagnes russes. Avant ce Roland-Garros 1997, j’étais dans une période de bas. Je ne gagnais plus beaucoup de matchs depuis un moment et, en plus, je me suis blessé en Coupe Davis et j’ai quasiment loupé toute la saison de terre. Je suis arrivé en "qualifs" sans trop d’attentes ni d’espoirs, forcément. Il fallait vraiment que ça soit "Roland" pour que je sois là..."

Roland-Garros 1997

"Je ne joue pas bien en qualifications. Des matchs pas sereins, pas un bon niveau de jeu, mais je passe Stefano Pescosolido, Cyril Buscaglione – en perdant un set alors qu’il était 300e mondial – et enfin Julien Chauvin : c’est ce match-là qui m’a le plus marqué. Il y avait beaucoup de tension. Nous savions tous les deux que l’occasion était belle d’entrer dans le tableau final, ce qui signifiait une belle somme d’argent en jeu pour deux gars comme nous, hors du Top 100. C’est encore un match bourré de fautes mais je gagne. Je suis dans le tableau. C’est plus que je n’espérais en venant. Mon tournoi est réussi."

"Je joue un Italien, Cristiano Caratti, dans le tableau final. Plutôt un bon tirage : pas un joueur de terre et un jeu qui me convenait bien – il faut de la chance, aussi ! Je gagne facilement. J’étais lancé : de bonnes sensations, l’esprit léger, la confiance qui monte… L’outsider qui n’a rien à perdre et se fait plaisir. En plus, il y avait comme toujours beaucoup de Belges dans le stade. Ils ont vraiment constitué une aide supplémentaire : sur les courts annexes, quand vos supporters sont à deux mètres de vous, leur soutien vous porte vraiment. Et les supporters belges, c'est quelque chose - à mon avis les meilleurs supporters du monde. C'est impossible de louper un court où il y a un Belge qui joue : il suffit de suivre le monde et le bruit dans les tribunes ! Au deuxième tour, je bats Fernando Meligeni en cinq sets. Un match dur physiquement : j’ai fini avec des crampes mais lui non plus n’était pas très frais ! Je commence à être sur mon nuage. Je me souviens d’une balle de set sur laquelle je réussis une volée basse rétro dont je suis aujourd’hui encore très fier. C’est le moment où je commence à m’amuser."

"Le pic de plaisir de ces trois semaines, c’est ce troisième tour contre Albert Portas, une bête physique lui aussi, qui venait de battre Carlos Moya. Ce jour-là, un car de mon club de Diest venait justement à Roland-Garros. Quand ils avaient réservé leurs places, ils ne pouvaient pas prévoir que je serais encore en lice à ce moment-là... mais voilà, c’était le cas, et ils ont investi le court où je jouais – le 10 à l’époque, soit le 7 aujourd’hui. C’était bourré de Belges, dont plein de gens que je connaissais, et ils ont mis une ambiance énorme. Ils faisaient tellement de bruit que les spectateurs des derniers rangs sur le Central se sont retournés pour suivre notre match du haut des gradins ! C’était magnifique. En plus le match a duré, je gagne 8/6 au cinquième set, dans une ferveur folle. Tout pris en compte – niveau de jeu, enjeu, suspense, ambiance – c’est peut-être le meilleur match de ma vie."

Dewulf – Portas, 3e tour de Roland-Garros 1997

"Jusque-là, j’avais joué des gars plus ou moins de mon niveau, où il n’y avait pas de net favori. Mais en huitièmes, je devenais nettement challenger contre Alex Corretja, Top 10 et qui venait de gagner Rome… Corretja, je le connaissais bien. J’ai plus ou moins grandi avec lui, à le croiser régulièrement sur les circuits satellites en Espagne. Mais ce jour-là, il y avait un orage au loin et énormément de vent sur Roland-Garros. Cela a nivelé le niveau. Il était un peu plus crispé alors que moi je me suis lâché après la perte du premier set. Je me suis dit "Vas-y, tentes", tu es en huitièmes, tu as fait un super tournoi, inespéré, alors tant qu’à perdre autant perdre en osant plutôt qu’en subissant." Et ça a marché. Je me suis mis à tout rentrer et j’ai gagné. C’était une grande, grande surprise pour moi."

"Dans un Grand chelem, plus on avance, plus ça devient mental. Il ne reste pas beaucoup de monde mais que des gars forts dans leur tennis et dans leur tête"

"L’engouement en Belgique a vraiment grandi à partir de ce match. Il s’est mis à y avoir beaucoup d’attention autour de mon parcours dans les médias, beaucoup de demandes d’interviews… Moi j’étais dans un petit hôtel pour les "qualifs", forcément, et j’y suis resté ensuite. Au début, les propriétaires étaient un peu agacés parce que j’étais incapable de leur donner un jour de départ fixe. Je leur disais chaque jour : "Si je perds je pars tout de suite, mais si je gagne je reste." Ce qui ne les arrangeait évidemment pas pour remettre la chambre en location. Mais une fois en deuxième semaine, quand toutes les autres chambres ont été louées par des Belges et que les médias sont venus camper devant l’hôtel, ils ont été super contents ! Ma copine, mes parents et mes copains me racontaient qu’eux aussi étaient poursuivis par les médias en quête d’histoires. Et ils me disaient : "Tu verrais, tout ton village est pendu à tes matchs !" Là, ça a commencé à s’insinuer dans mon esprit…"

Dewulf – Corretja, 8e de finale Roland-Garros 1997

"Le phénomène a encore gonflé avec mon quart contre Magnus Norman. Je sentais à quel point ça devenait énorme, dans les attentes extérieures comme dans l’enjeu sportif. Une demi-finale de Grand chelem à jouer entre deux novices absolus à ce stade, lui 70e, moi 120e... Autant dire une chance unique. Plus on avance dans un tournoi du Grand chelem, plus ça devient mental. Il ne reste pas beaucoup de monde, mais que des gars forts dans leur tennis et dans leur tête. La tension monte. Nous l’avons senti tous les deux et notre match n’a pas été génial, moins bon en ce qui me concerne que les trois matchs précédents. Mais je suis passé en quatre sets. C’était magnifique… et en même temps le début de la fin."

"Je me sentais fatigué. Pas physiquement, même si la demie allait être mon huitième match, mais mentalement. Tout l’emballement médiatique s’est encore accru et c’est devenu un grand bazar… y compris dans ma tête. Le trop-plein a été quand j’ai appris à quel point cela impactait aussi mes proches : mes parents recevaient des coups de fil de gens qu’ils connaissaient à peine et qui leur demandaient des places pour venir à "Roland" ; ma copine, qui était institutrice, ne pouvait même plus faire la route entre l’école et chez elle... Le matin de ma demie, un journal limbourgeois l'a même fait venir à Roland-Garros en hélicoptère en échange de la suivre toute la journée !"

Dewulf – Norman, quart de finale Roland-Garros 1997

Je n’ai pas vraiment réussi à faire abstraction. C’était la première fois que je vivais un truc pareil, pas même comparable à ma victoire au tournoi de Vienne deux ans plus tôt. Je ne dis pas que sans ça j’aurais gagné ma demi-finale contre Gustavo Kuerten – il a montré ensuite qu’il était un grand champion, là où je suis resté un joueur avec des hauts et des bas – mais quand même, j’ai fait un mauvais match et pourtant je l’ai emmené au tiebreak du quatrième set… Alors qui sait, si j’avais été mieux mentalement, plus frais, plus lucide… qui sait, il y avait peut-être la place pour passer en finale cette fois-là. Mais bon…"

"Quand je compare la façon dont Kuerten et moi avons géré la tension de fin de tounoi, c’est le jour et la nuit"

"Kuerten avait l’air très détaché… et il l’était. C'était un gars très cool, pas dépassé, lui, par l'ampleur de ce qui lui arrivait. Il a su garder son naturel et son relâchement malgré l'enjeu et la pression qui montaient. Il était fait pour vivre sous les spotlights, être sur les podiums… Il fait ça très bien, avec un naturel magnifique, je trouve, aujourd’hui encore quand il remet le trophée aux champions de Roland-Garros. Ce détachement lui a permis de faire abstraction de la tension en fin de tournoi. Quand je compare la façon dont lui et moi avons géré ça, c’est le jour et la nuit. Il jouait très bien, imposait un rythme infernal - imposait "son" rythme - et c’était difficile de s’en sortir. Et il a continué à jouer ce tennis dans les derniers tours, malgré l’enjeu. Au contraire : il était bien vu par le public, a tout de suite eu des supporters et a su se servir de cette énergie pour le porter. Après, le voir gagner en 1997 relève de la surprise sur le moment mais la suite relativise : il a montré qu’il était grand champion sur terre battue. Combien de gars ont gagné trois fois Roland-Garros ?"

Kuerten – Dewulf, demi-finale Roland-Garros 1997

"Je n’ai jamais vraiment pensé au titre. C’est peut-être un cliché, mais j’ai pris match par match. C'était tellement inattendu : je n’avais même plus assez de vêtements pour finir mon tournoi ! Moi, j’avais emmené quatre T-shirts, pensant que ça ferait mon tournoi : résultat, je n'avais plus rien à me mettre au bout d'un tour dans le tableau final. J’ai fait tout le reste du tournoi en "cramant" mes tenues pour Wimbledon, que mon sponsor m’avait déjà envoyées. C’est pour ça que je dois être le seul gars du tournoi à jouer avec un T-shirt tout blanc à "Roland" (rires) !

"J’étais finalement content que ça soit fini. Je n’étais pas fan de ce tapage-là. Je n’aimais être au centre de l’attention et là c’était juste devenu trop "gros". A cause de ça je n’ai pas trop savouré la fin de l’aventure. J’ai mieux aimé l’année d’après, où j’ai mieux appréhendé l’évènement. En 1997 tout m’a surpris, j’ai pris l’évènement en pleine figure, dans les bons comme les mauvais aspects."

"Je n’ai appris que plus tard qu’avec cette demi-finale, j’égalais le meilleur résultat pour un joueur sorti des qualifications en Grand chelem. J’étais très fier. Je n’ai pas tellement de records, alors me voir dans le livre des records de Roland-Garros, et à égalité avec le grand John McEnroe sur l’ensemble des Grands chelems… Je pense que ça serait encore plus dur d’y parvenir maintenant car la concurrence est plus relevée qu’à mon époque. Les "qualifs" notamment sont plus denses."

Son parcours à Roland-Garros 1997 (n°122 mondial)

1er tour des qualifications : bat Stefano Pescosolido (ITA) 6/4 6/4
2e tour des qualifications : bat Cyril Buscaglione (FRA) 4/6 6/2 6/3
3e tour des qualifications : bat Julien Chauvin (FRA) 6/3 6/4
1er tour du grand tableau : bat Cristiano Caratti (ITA) 6/3 6/3 6/1
2e tour du grand tableau : bat Fernando Meligeni (BRE) 6/4 6/2 3/6 1/6 6/3
3e tour du grand tableau : bat Albert Portas (ESP) 6/3 7/6 4/6 6/7 8/6
8e de finale : bat Alex Corretja (ESP, tête de série n°8) 5/7 6/1 6/4 7/5
1/4 de finale : bat Magnus Norman (SUE) 6/2 6/7 6/4 6/3
1/2 finale : perd contre Gustavo Kuerten (BRE) 6/1 3/6 6/1 7/6

L'après-Roland-Garros 1998

"En 1998, j’étais prévenu. J’ai mieux géré tout ce qui se passe autour d’un tournoi du Grand chelem, et donc mieux profité de mon parcours. C'était agréable aussi d’être le gars qui confirme sa "perf" de l’année d’avant. Je sentais que je jouais bien : contre Thomas Enqvist au troisième tour, j’ai dû jouer le meilleur match de ma vie en termes de tennis pur ! J’étais dans la zone. Il y avait un phénomène d’émulation, aussi, avec Hicham Arazi, un bon copain, qui avançait aussi dans le tableau de son côté."

"J’arrive en quarts sans perdre un set, à l’opposé de l’année d’avant donc. Mais j’ai été moins bon ce jour-là contre Alex Corretja, alors que lui a mieux joué. Il n’y a rien à dire sur sa revanche de l’année d’avant. Mais c’est dommage car en 1998 j’étais mieux dans ma peau que l’année d’avant pour réaliser un gros 'truc'."

"En ce sens, 1998 a été plus agréable à vivre pour moi. Je contrôlais mieux les choses. Après, si je regarde avec du recul, c’est 1997 qui a fait mon nom. C’est pour cette demi-finale que je suis connu, pour le record d’un qualifié.... c’est plus spécial que le quart de l’année suivante. Mais bon, les deux me vont : ce sont mes seuls quarts de finale en Grand chelem, quand même (rires) !"

Corretja - Dewulf, quarts de finale de RG98

"Je me sentais bien à Roland-Garros. Après le match de 1997 contre Corretja, j’avais dit en riant que j’aimais bien les lignes ici. Elles étaient bien peintes, blanches, très visibles : ça me donnait envie de jouer dessus, elles faisaient de bonnes cibles ! Plus sérieusement, j’aimais bien le mix de Roland-Garros : de la terre battue, mais une terre un peu rapide, sur laquelle la balle avançait bien, sur laquelle on glissait bien… ça ressemblait à ce que nous connaissons au pays : en Belgique, il fait tellement mauvais qu’on joue seulement quatre mois en extérieur, mais la contrepartie c’est que beaucoup, beaucoup de clubs ont des terres battues indoor. On est élevés sur ces terres-là."

"Beaucoup de gens me parlent encore de cette demie à Paris, toujours le meilleur résultat en Grand chelem d'un Belge"

"Peu de temps après ce deuxième quart à Roland-Garros, je me blesse une première fois, à l'été 1998. Je suis "out" pendant huit mois, tombe 400e, repasse par les qualifications de "Roland" où je perds contre Eric Prodon, remonte vers la 120e place… et je me re-blesse au genou. Ce fut plus ou moins ma fin de carrière. Physiquement ça ne suivait plus et l’envie est partie. J’ai arrêté à 29 ans, ce qui est assez tôt, mais bon... Je n’étais de toute façon pas un grand fan du circuit tennis en général."

"Je suis resté un pied dedans, un pied dehors en tant que journaliste. Ce fut assez évident pour moi. J’aime bien écrire, j’aime bien donner mon avis et je pense comprendre assez bien un match de tennis, alors… Mais par exemple, une fois arrêtée ma carrière, je n’ai plus jamais joué au tennis. Jamais. Ca ne me dit rien. Je suis un passionné de foot et autant je pourrais me lever la nuit pour aller jouer un match, autant pour du tennis, non. J’avais le talent pour jouer au tennis et je suis content de l’avoir fait, d’avoir vu où ça pouvait me mener, mais ce n’était pas une passion. Déjà, je préfère les sports d’équipe. C’est plus facile pour moi de me donner à fond pour les autres, d’atteindre un objectif en commun. C’est sans doute pour ça d’ailleurs que j’adorais la coupe Davis."

"Aujourd'hui ça fait 20 ans et, en Belgique, je suis l'ancien joueur pour les générations passées, mais le journaliste pour les plus jeunes. Reste que beaucoup de gens me parlent encore de cette demie à Paris, qui est aussi toujours le meilleur résultat en Grand chelem pour un gars au pays. J'espère que David (Goffin, ndlr) fera mieux que moi un jour."

Palmarès à Roland-Garros

Simple : demi-finaliste en 1997 ; quart de finaliste en 1998. En 1997, il signe le meilleur parcours d'un joueur issu des qualifications dans un tableau final de Grand chelem, à égalité avec John McEnroe (Wimbledon 1977) et Vladimir Voltchkov (Wimbledon 2000).

Et ailleurs

Vainqueur des tournois de Vienne 1995 et Kitzbühel 1997 en simple ; vainqueur du tournoi de Umag en double en 1993. N°39 mondial en simple en 1997.

Comments
Article suivant: Kristina Mladenovic : les lois du physique
Articles Similaires