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Planque : "Lucas n'est pas encore à maturité, mais il s'en rapproche"

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Par Emmanuel Bringuier   le   mardi 21 février 2017

Lucas Pouille n'a connu qu'un seul entraîneur depuis son passage chez les professionnels, en 2012 : Emmanuel Planque. L'entraîneur fédéral français, qui s'est par le passé occupé de Michaël Llodra ou Fabrice Santoro, s'est confié à rolandgarros.com sur son élève. Pédagogue dans les mots comme sur le terrain, il évoque leur relation, le travail effectué ensemble pour passer des juniors au Top 20 ATP... et les ambitions plus élevées encore.

Quel type de joueur est Lucas à l'entraînement ?

Lucas a 22 ans. C'est encore par définition un jeune joueur, toujours en phase d'apprentissage. En ce sens, l'entraînement reste particulièrement important dans sa quête d'accession au plus haut niveau. S'il a augmenté les moyens dont il dispose sur le plan physique, tactique, technique et comportemental, il lui reste encore beaucoup de travail. Il fait partie de la jeune génération, avec un rapport au temps un peu différent du mien. Il est dans l'immédiateté, manque parfois de patience, souhaite que les choses soient rapides. Parfois, l'idée de répétition est quelque chose de compliqué à aborder. Mais il a compris aujourd'hui que cette thématique était nécessaire, qu'elle faisait partie de son apprentissage. Pour être capable de réaliser de belles choses en compétition, dans un contexte émotionnel compliqué, il faut déjà réussir à être fiable à l'entraînement, dans des contextes beaucoup plus stables.

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Pour créer des automatismes ?

C'est ça. Et pour cela, il faut répéter sans relâche. Donc aujourd'hui, lorsqu'on est sur des périodes d'entraînement, un peu éloignées des compétitions, on répète, on répète, on passe beaucoup de temps sur le court. On a pas mal insisté sur son service, jusqu'à 200/300 services par séances. C'est quelque chose de nouveau. On le faisait un petit moins auparavant, car on est souvent dans une petite crainte de la blessure. Mais finalement, on a mis des choses en place autour de la prévention pour être capable de supporter. L'amélioration de son service, que ce soit en première ou en deuxième balle, est une clef de ses progrès. Pas la seule clef évidemment, mais cela reste une donnée importante.

"Lucas est capable de passer beaucoup de temps sur le court à l'entraînement"

Lucas est un joueur qui est capable de passer beaucoup de temps sur le court. A Dubaï, à l'intersaison, on pouvait faire des journées de 6 ou 7 heures. Il a compris la nécessité de travailler beaucoup. Et de travailler bien. On essaye de lui imposer beaucoup de rigueur, de vigilance, dans des choses très simples, finalement. Définir des objectifs précis sur le plan technique, et s'y tenir. Ne jamais lâcher.   

A-t-il beaucoup changé par rapport à l'adolescent que vous avez pris sous votre aile ?

Il était junior, il avait 18 ans… Il n'avait pas encore débuté le circuit pro. Donc il avait ses habitudes, développées lors de son parcours. Je lui ai imposé un certain nombre de choses mais il a rapidement adhéré, je n'ai pas eu à être très directif. Sur le plan technique, Lucas a eu l'intelligence de modifier des choses, car il a réalisé qu'elles n'étaient pas vraiment compatibles avec les exigences du haut niveau. Je pense notamment au retour, où il était sur des grandes amplitudes des deux côtés. Or, quand vous arrivez sur le circuit, et que les joueurs servent très fort, ou que tu veux retourner d'un peu plus près pour agresser les secondes balles, il faut avoir la capacité de le faire sur le plan technique. On travaille donc sur la compacité, sur la capacité à garder des plans de frappe devant, à conserver des trajets de raquette assez directs. On a beaucoup insisté sur le jeu de jambe, le maniement de la raquette, le jeu au filet, les coups d'adresses, les revers coupés. Cela se ressent sur le court : il augmente son adresse, et donc son inventivité.

Lucas Pouille et son staff : à gauche, Pascal Valentini, entraîneur physique depuis décembre 2015 ; à droite, Emmanuel Planque, entraîneur depuis 2012.

Vous avez entraîné nombre de joueurs français de haut niveau : Michaël Llodra, Fabrice Santoro ou Guillaume Rufin. Voyez-vous des points communs entre tous ces profils ?

Fabrice est né en 1972, "Mika" en 1980, Guillaume en 1990. Ce sont donc des joueurs qui appartiennent à des générations différentes, même si Lucas est un peu plus proche de Guillaume, forcément. La communication a évolué considérablement, même entre un joueur et son entraîneur. Par exemple, je n'ai quasiment jamais communiqué avec "Mika" par SMS. Cette communication est nouvelle, il faut s'en servir, vivre avec son temps. Il y a des incontournables : la communication, les briefings et débriefings, qui restent un socle commun à toutes les histoires. Mais les joueurs sont tous singuliers. C'est toujours à l'entraîneur de s'adapter et de trouver le levier pour communiquer, faire passer des messages, motiver, désinhiber parfois. C'est à chaque fois une nouvelle équation afin de trouver des solutions différentes. Les joueurs ne ressentent pas tous les mêmes émotions… en tous cas pas aux mêmes moments. Ils ne sont pas tous sensibles aux mêmes mots. Il s'agit de trouver les mots qui vont toucher chacun d'entre eux. Ce n'est jamais reproductible, même s'il y a des incontournables, des fondements communs à toutes ces histoires : la constance de l'effort, la capacité à se dépasser… tout du moins développer cette capacité. Mais finalement, tous les joueurs restent très différents. Donc il faut s'adapter. C'est d'ailleurs la principale richesse de mon métier.

Vous parlez de désinhiber. Lucas semble avoir un mental d'acier, se nourrir de l’adversité et de la pression. Lui arrive-t-il encore de ressentir des inhibitions sur le terrain ?

Ca lui est arrivé, ça lui arrive et ça lui arrivera. C'est le propre de ce sport : quand on veut être performant, ça se joue sur des détails. Il s'agit donc de trouver la capacité à se mettre sur la bonne fréquence émotionnelle pour justement profiter de toutes ces armes. De mon côté, on est alors davantage dans le coaching. J'ai une casquette un peu particulière, car normalement je fais de la formation, je suis entraîneur. Mais vu qu'il s'est rapproché du plus haut niveau, il y a aussi du coaching. L'optimisation des moyens se fait à travers la dimension mentale. Le désinhiber reste mon travail quotidien.

"Quand je vais entraîner Lucas à Dubaï je n'ai qu'une vie professionnelle, je suis dispo 24h/24 pour Lucas"

En 2015, Lucas est parti s'installer à Dubaï. Rétrospectivement, qu'est ce que cela a véritablement changé ? Pouvez-vous en faire un premier bilan ?

La genèse de ce projet, c'est quand Roger Federer nous invite en février 2015 à venir nous entraîner à Dubaï. On a passé un bon moment avec lui et Lucas a aimé l'endroit. Il avait envie de s'entraîner dehors durant l’hiver, et je pense que c'est important. On a tendance à l’oublier avec la course aux toits sur les Grands chelems, mais le tennis est un sport de plein air. Historiquement, les tournois du Grand chelem, l'objectif ultime en tennis, sont en extérieur. Dans le cadre de la formation, il faut donc beaucoup jouer dehors dans les jeunes années. Si on arrive à être fiable à l'extérieur, dans des conditions variables, on a de grandes chances d'être fiable dans des conditions plus stables en mode indoor.

Lucas a donc pris l'initiative d'aller à Dubaï pour les conditions d'entraînement d'abord. Pour l'aspect fiscal ensuite, c'est vrai. Mais s'il avait voulu un endroit uniquement avantageux fiscalement, il serait parti en Suisse comme tout le monde. Il ne se serait pas éloigné de sa famille, de ses frères, de ses amis. Partir à Dubaï constitue une décision très forte en direction de sa carrière et des performances. Si je devais faire un bilan de ce départ, ce serait que cette décision courageuse l'a d'abord renforcée. Et qu'elle a eu une action indirecte sur moi. Quand je vais l'entraîner en novembre / décembre, je laisse ma famille à Paris, j'ai donc 100% de mon temps disponible pour Lucas. Je n'ai aucune contrainte horaire, familiale. Je n'ai qu'une vie professionnelle, je suis dispo presque 24h/24. Cela change des choses pour lui et pour moi. Sur le plan familial, ce n'est pas d'une richesse extraordinaire. Sur le plan professionnel, c'est plus simple. On est totalement engagé dans un processus d'amélioration.

Votre position à Paris était confortable. Personnellement, cela a tout de même dû être une décision difficile….

J'essaye justement de ne jamais me mettre dans une position de confort, car c'est contre-productif. Je souhaite être dans l'inconfort, me remettre en cause et essayer d'explorer de nouvelles méthodes pour être plus performant. Bien sûr, cela a été une décision importante, mûrement réfléchie, car j'ai une famille, et la quitter sur une période où, normalement, je suis à la maison, n'est pas facile. C'est un choix professionnel. On a la même volonté lui et moi : qu'il aille au bout de ses possibilités. Quand on a commencé à travailler ensemble, on a conclu un pacte en quelque sorte. J'aurais pu mettre un coup de canif dans le contrat. Mais je n'avais pas envie, car il y a un profond respect mutuel. Je pense qu'il a confiance en moi, j'ai confiance en lui. On a envie d'aller le plus loin possible et de continuer à progresser.

Le mot confiance revient beaucoup dans votre relation.

Oui, j'ai confiance en lui. Evidemment sur le plan sportif, mais aussi sur le plan humain. Je connais sa famille, ses amis, son éducation, ses valeurs. Cela donne davantage de sens à ce que je fais. Je ne pourrais pas le faire avec un joueur que je n'apprécie pas, avec lequel je ne partage pas de valeurs. C'est finalement une communion d'idées… ou plutôt une communauté d'idées, de motivation et d'ambitions. On a envie de bosser ensemble, de progresser, et de gagner des grands titres.

N'y a t-il pas un risque de devenir trop proche du joueur ?

Justement, non. S'il y a une vraie proximité, une vraie intimité, chacun a sa sphère. Une distance est maintenue. Ce n'est pas une relation fusionnelle. Il a un père, moi j'ai un fils. Il a des frères, j'en ai aussi. Je ne suis pas son frère. Chacun est à sa place. Il y a une distance qui est saine. Je suis entraîneur, mon rôle est de l'aider à le progresser. Je suis aussi forcément éducateur et je passe beaucoup de temps avec lui. Maintenant, c'est un jeune homme, il n'est pas encore à maturité, mais il s'en rapproche. La dimension éducative est de moins en moins présente, il s'est construit.

Toute l'application de Lucas Pouille en action

Lucas a véritablement explosé en 2016, passant de la 78e place au Top 15. Est-ce qu'un déclic a eu lieu à un moment ou à un autre ?

Je ne parlerais pas de déclics, mais de points de passage. Il y a des faits qui ont augmenté son niveau de confiance. Le match face à David Ferrer à Miami est le premier vrai changement. Après ça s'enchaîne sur terre battue, avec Monte-Carlo, où il bat notamment Richard Gasquet, puis, la semaine d'après, il va en finale à Bucarest, où il domine de bons joueurs, des types expérimentés, durs à battre : Delbonis, Karlovic, Lorenzi. Ca se poursuit à Madrid, où il bat Goffin, Gulbis. Il a un coup de pouce à Rome, où il rallie les demies après l'abandon de Monaco. Puis il coince à "Roland", car il était épuisé, les choses étant allées sans douter trop vite. A Paris, il a un peu lâché prise sur le plan émotionnel. Mais s'il était fatigué émotionnellement, c'était parce qu'il n'avait pas un grand réservoir physique.

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Derrière, il y a un déclic sur gazon. Il faut tout de même rappeler que Lucas n'avait jamais gagné de matchs sur gazon sur le grand circuit ! Il perd au premier tour de Halle contre Nishikori en trois sets, puis à Stuttgart contre John Millman, encore en trois sets. Il a également fait un match exhibition contre Tipsarevic, aussi perdu. Malgré ces défaites, il n'a pas lâché sur la préparation, il a été exemplaire. S'il y a bien un moment de l'année où il a juste été parfait, c'est bien durant la période d'entraînement sur le gazon. Il a fait le dos rond, il a été très humble et à l'écoute. Il a fait beaucoup d'efforts. Il s'entraînait plus qu'il ne jouait de matchs, les semaines étaient assez courtes en ce qui concerne la compétition. Et quand il arrive à Wimbledon, il avait finalement un bon petit niveau de jeu.

"A l'US Open, Lucas se sort de situations complètement invraisemblables"

La Coupe Davis a aussi été un pilier pour sa confiance. Contre la République tchèque en quarts, il entre sur le court alors que la France est menée 1 à 0. C'est son premier match dans cette compétition, contre Jiri Vesely en plus, un joueur qu'il n'aimait pas jouer à ce moment-là. Pourtant, il fait un match plein et gagne en trois sets. A l'US Open, il se sort de situations complètement invraisemblables. Il est mené 2 sets à 0 contre Chiudinelli, puis c'est super dur contre Bautista Agut, super dur contre "Rafa". Mais il arrive à passer au-dessus. Après, il y a une énorme déception en demi-finale de Coupe Davis, face à la Croatie. Il perd contre Marin Cillic, et l’équipe de France perd aussi la rencontre. Deux défaites en un week-end, c'est inhabituel pour Lucas.

Il n'a pourtant pas grand-chose à se reprocher lors de ce match contre Cillic...

Non, effectivement, mais c'est un match qu'il aurait aimé gagner et jouer différemment. Finalement, il a vite évacué cette déception, il a réussi à dépasser ça. Il arrive à Metz et montre un niveau de jeu très intéressant. Lucas bat David Goffin puis Dominic Thiem pour gagner son premier titre. J'ai trouvé ça très bon. En Asie, alors qu'il commence à accuser le coup, il bat encore de bons joueurs. Il y a une petite déception contre Dimitrov, alors qu'il sert pour le match. Pareil contre Feliciano Lopez à Vienne. Jusqu'à présent, cela avait tourné en sa faveur, contre Ferrer ou Goffin, où il avait écarté des balles de matchs. Ce sont des faits de jeu.

Vous avez toujours opté pour des programmations ambitieuses : qualifications de Challengers plutôt que tournois Futures, puis "qualifs" de tournois du grand circuit plutôt que Challengers... Cette stratégie faisait partie de l'apprentissage ?

On a toujours eu cette démarche-là, de proposer une programmation très ambitieuse. Je crois qu'il faut le faire, car s'il y un point commun entre tous les joueurs que j'ai entraînés, c'est cela : la volonté de les confronter très tôt au niveau supérieur, voire très nettement supérieur. C'est particulièrement formateur de se frotter contre les tous meilleurs, même si on a pas encore les moyens de les battre. Mais cela permet au joueur de voir ce qu'est le très haut niveau, qui est son but à atteindre. Après, évidemment, il s'agit de ne pas faire n'importe quoi et de trouver un équilibre dans la programmation. Perdre d'entrée toutes les semaines n'est pas une finalité !

Lire aussi : l'interview "premières fois" de Lucas Pouille

Guillaume Rufin : "Manu ? Rigoureux et passionné"

Avant Lucas Pouille, Emmanuel Planque s'est occupé 5 années durant (2007-2012) de Guillaume Rufin, grand espoir du tennis français n'ayant pu aller au bout de son potentiel en raisons de blessures. L'ex-81e mondial nous parle de ce "Manu" si bon formateur.

Quelle est la "marque de fabrique" d'Emmanuel Planque ?

La méthode chez lui provient surtout de la régularité dans le travail. La méthode va dépendre du joueur, car il s'adapte aux différentes situations. Je ne pense pas qu'il fasse la même chose avec moi ou avec Lucas, ou Axel Michon, qu'il avait également entraîné. Il sait bien s'adapter au joueur, mais c'est surtout dans la régularité, la constance et l'investissement qu'il pose sa patte. Sur les entraînements, vous devez vous investir à 400%, quoi qu'on fasse. Je pense que c'est sa vraie marque de fabrique. Sur l'année, les choses qu'il va vouloir faire vont être très régulières. C'est aussi quelqu'un de rigoureux. Il sait bien déconner en dehors, mais sur le terrain, tu sais pourquoi il est là. Quand tu t'entraînes avec lui, ce que tu fais, il faut le faire à fond.

Que peut-il apporter à des jeunes joueurs comme Lucas, ou vous-même avant lui ?

Je pense qu'il apporte une véritable discipline grâce à cette régularité dans le travail. Personnellement, je sais que j'en avais vraiment besoin. Je ne sais pas pour Lucas, mais moi cela m'a vraiment cadré, sur ce que je voulais, sur ce que je voulais faire. C'est très important : pour un avoir un vrai projet dans ce métier-là, un cadre solide est primordial. Et il me l'a bien donné. Par ailleurs, "Manu" est très proche des joueurs. Il passe énormément de temps, il est vraiment investi. On partage beaucoup de choses avec lui. Il est disponible en cas de besoin, au-delà du tennis. Moi, il m'avait aidé à déménager. Ca n'a l'air de rien mais c'est important.

Que pensez-vous de l'évolution de Lucas Pouille ?

Je suis le tennis de loin maintenant, mais c'est une évolution vraiment intéressante. Je le connais assez bien et je connais très bien "Manu". Je l'ai beaucoup joué, notamment sur des Challengers où il jouait déjà bien, même s'il était encore un petit peu jeune. Je suis heureux pour eux car leur collaboration fonctionne très bien. Je pense qu'ils vont aller encore plus haut. Je fais confiance à "Manu" pour ça !

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