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Daniel Costantini : "Mon apprentissage des "Barjots" a commencé avec des tennismen"

Par Guillaume Willecoq   le   lundi 21 novembre 2016
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Le bâtisseur du handball français a eu aussi une vie de tennis bien remplie. Au point que Daniel Costantini, sélectionneur de l’équipe nationale entre 1985 et 2001, deux titres de champion du monde à la clé (1995, 2001), a même failli quitter les parquets pour les courts dans les années 80. Le "meilleur entraîneur de hand de tous les temps" (vote des internautes sur le site de la Fédération internationale en 2010) raconte une expérience de tennis dont il s'est nourri et qu’il a ensuite magistralement fait fructifier auprès de ceux que la légende du sport a immortalisé en tant que "Barjots".

L’histoire est méconnue, mais vous avez aussi exercé dans le tennis…
C’était à la fin des années 70. En 1977, Jean-François Caujolle et Bernard Fritz, deux joueurs marseillais que j’avais eu comme élèves lorsque j’étais professeur d’éducation physique au lycée Perier, m’ont demandé d’être leur préparateur physique pour la session d’entraînement hivernal. A l’époque, la tournée en Australie n’était pas très prisée des joueurs et il y avait un vrai bloc d’entraînement possible, long de deux mois, entre novembre et janvier. Moi, j’étais déjà très impliqué dans le hand, entraîneur du Stade Marseillais Université Club et responsable du sport-études local, mais j’ai accepté. C’est ainsi que, trois hivers durant, je me suis retrouvé à m’occuper de la préparation d’un groupe de joueurs sur Marseille. Jean-François et Bernard étaient les deux joueurs qui évoluaient à l’échelon international, ceux qui portaient financièrement le projet, aussi. Et puis il y avait de bons joueurs français, Première série, comme Régis Brunet, Jacques Thamin, et des joueurs régionaux comme Jean-Paul Lanet et Gérard Toulon. Il y avait aussi un Australien, Trevor Allan, qui s’entraînait à l’occasion avec nous, ainsi qu’une joueuse, Anne Garbay.

Qu’est-ce qui vous avez poussé à accepter, vous qui étiez déjà reconnu dans le handball (3 fois champion de France comme joueur, 1 comme entraîneur à l’époque) ?
A la fois le challenge et le coup de main. Sur le moment, je n’ai pas pensé à ce que l’expérience pourrait m’apporter en handball. Et pourtant... Quelque part, mon apprentissage des Barjots a commencé avec des tennismen. J’ai appris avec ces garçons la dimension individuelle de l’entraînement. Avant ça, j’étais un bon entraîneur de sports collectifs – avec ce que cela sous-entendait dans l’acception de sports "co" à l’époque : les entraînements aussi étaient collectifs, la préparation physique identique pour tout le monde. J’ai découvert l’entraînement sous un jour individuel grâce à ma collaboration avec Jean-François et Bernard. A ce titre, les premiers lauriers des Barjots, le bronze olympique en 1992, l’or mondial en 1995, leur doivent peut-être quelque chose. 

"Jean-François a tenu Connors dans sa raquette à Roland-Garros"

A ce point ?
En handball, j’étais un précurseur, premier par exemple à amener mes joueurs en salle de musculation. Et en faisant cela, vers 1987-88, j’ai eu l’impression de revoir mes joueurs de tennis. Tout le travail était à faire. Avant même de faire de la musculation, il fallait leur apprendre les techniques de musculation. Mais je n’ai pas été rebuté, ou déballé – j’avais déjà vécu cette expérience. Jean-François (Caujolle, ndlr)… Si vous n’avez pas connu, c’était quelque chose. Un joueur fantastique : talent, charisme, belle gueule, touché de balle extraordinaire… Tout pour lui… mais comme souvent avec les grands talents, il "vivait" dessus. Il ne s’était jamais préparé physiquement. Au développé couché il ne faisait même pas 50 kilos ! Quand il est venu me voir, il voulait gommer cette réputation de dilettante doué, justement. Bernard Fritz était plus tonique. Il avait fait de la pelote basque et avait plus de présence physique. Il était capable de prendre la balle très tôt, aussi. Mais il était un peu fragile mentalement, n’avait pas forcément une grande confiance en lui, alors que lui aussi avait du talent. Quand vous regardez leur carrière, ce sont des joueurs qui ont frôlé de grandes choses. Jean-François a "tenu" Connors dans sa raquette à Roland-Garros, Bernard a failli battre des joueurs comme Rosewall ou Orantès...

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Vos années à leurs côtés sont effectivement marquées par une série de duels entre Jean-François Caujolle et Jimmy Connors sur terre battue...
Cela avait commencé en 1979 à Wimbledon, où Jean-François l'avait déjà inquiété (victoire de Connors au premier tour, 6/2 6/7 7/5 6/3, ndlr). Mais oui, en 1980 ç’a été un temps fort de l’année, et de la carrière, de Jean-François. Il s’était rapproché tout, tout près des meilleurs. Il a battu Connors à Monte-Carlo puis, à Roland-Garros, a mené 6/3 6/2 5-2 et 40-30, balle de match. Mais il n’a pas réussi à conclure. Connors, ce "pourrisseur" de parties qui n’avait pas son pareil pour faire dégoupiller un adversaire, lui a fait le même coup qu’à beaucoup d’autres en revenant dans le match, et le public a pris fait et cause pour lui – il n’avait pas joué Roland-Garros pendant longtemps et les gens ne voulaient pas perdre si vite une vedette qui s’était tellement faite désirer. Moi je n’étais pas là physiquement, mais je sais que ce fut très dur pour Jean-François. La défaite, et le fait d’avoir été "abandonné" par le public, alors qu’il était le joueur local, le David qui affrontait Goliath. D’habitude, le public français adore ça, justement ! Quand ils se sont recroisés à Roland-Garros un an plus tard, il n’y a pas eu match, cette fois-là.

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Victorieux de Connors à Monte-Carlo en 1980 (7/6 6/2), Caujolle a balle de match contre lui à Roland-Garros : son attaque de revers de revers long de ligne est annoncée faute, et le Français s'incline finalement 3/6 2/6 7/5 6/1 6/1. "Je peux vous dire une chose : j'espère ne plus avoir à le jouer sur terre", salue l'Américain, pourtant avare en compliments. Mais l'année suivante, pour leurs retrouvailles à Paris, Connors l'emporte aisément (6/0 6/2 6/0).

"Entre le hand et le tennis, j'ai hésité, vraiment"

Entre-temps, votre incursion dans l’univers du tennis s’était achevée…
Nous avions bien avancé ensemble, au point qu’en 1980, Jean-François et Bernard m’ont proposé de les suivre plus assidûment à l’année, me déplacer sur les tournois et devenir leur entraîneur à temps plein… Là j’ai dû choisir car hand et tennis devenaient dès lors inconciliables. J’ai eu un vrai dilemme. J’aimais le travail que nous effectuions, ainsi que le lien amical tissé avec Jean-François et Bernard, deux gars bien. Il y avait le facteur "professionnel", aussi : le tennis commençait à prendre un essor – c’étaient les années Borg, McEnroe, bientôt Noah – qui offrait plus de perspectives d’en vivre en tant que métier par rapport au hand, "mon" sport, oui, mais encore loin de son développement et de son aura actuels – et d’ailleurs on vit toujours mieux du tennis que du hand aujourd’hui ! D’un autre côté, quand je quittais les murs du Smuc je sentais bien que n’étant pas du sérail tennis, ce serait difficile de m'y faire accepter à part entière… J’ai hésité, vraiment, avant d’opter pour le hand. Après Roland-Garros, j’ai dit à Jean-François et Bernard de chercher un autre préparateur physique qui serait plus à même de les accompagner dans leur projet. Mais mon choix a tenu à rien. Qui sait, si Jean-François avait réussi sa "perf" contre Connors, peut-être que ça aurait fait pencher la balance côté tennis…

Vos joueurs en tout cas ont été marqué par vos hivers communs, et disent que vous leur avez beaucoup apporté. Vous pouvez nous en parler ?
C’est aussi parce qu’ils étaient appliqués, très demandeurs, que ce fut aussi intéressant – un plaisir, même – de travailler avec eux. Même si bien sûr en pratiquant ainsi de manière empirique il y a eu aussi des erreurs, des tâtonnements… Mais je me suis régalé de ces problèmes à résoudre. Les entraînements étaient quotidiens, entre 11h et 14h, alternant préparation physique généralisée et, en deuxième partie, séances sur le terrain de tennis. Nous commencions par 30 à 45 minutes d’éveil musculaire (souplesse, agilité, abdos, dorsos…), puis musculation - en faisant attention aux spécificités du tennis, notamment à cette époque où le revers à une main était la norme, entraînant de forts déséquilibres entre le bras qui frappait, qui pouvait ressembler parfois à une cuisse, et celui qui accompagnait, tellement plus frêle… On travaillait beaucoup cet équilibre. Ensuite on enchaînait avec des exercices cardio-pulmonaires via du fractionné sur piste d’athlétisme, et enfin on terminait par du tennis sur le court, où j’essayais de leur trouver des exercices moins répétitifs et insistant sur d’autres aspects que le sacro-saint panier de balles. Nous travaillions des facteurs physiques précis via leur déroulement dans une phase de jeu – ce qu’en handball on appelle une "situation problème" et m’a servi par la suite dans le développement de la dimension individuelle de l'entraînement, "à la carte".

C’est-à-dire ?
On essayait que chaque exercice soit adapté personnellement à chaque joueur, selon ses besoins, sa morphologie, son style de jeu, son ambition de haut niveau, aussi – je n’allais pas être aussi exigeant avec Jean-François, n°2 français et 70e mondial, qu’avec Jacques Thamin, n°15 français, par exemple. Et qu’il y ait une dimension ludique, aussi. Je me souviens que lorsqu’on faisait du fractionné sur la piste, Jean-François et Bernard amenaient leur matériel de golf – ils adoraient ça. Et pendant les trois minutes de "récup" entre deux séquences de courses, ils sortaient les clubs et se mettaient à faire des putts ! Au début cela m’énervait un peu, et puis je me suis rendu compte qu'après tout, c’était aussi une complication d’exercice intéressante : retrouver instantanément la lucidité nécessaire pour effectuer un geste de précision quand on vient d’effectuer un effort physique violent. C’est toute la difficulté d’un sport comme le biathlon, par exemple. Et c’est une situation dans laquelle le joueur de tennis peut se retrouver quand, après un long échange, une grosse défense, il doit soudain réussir un coup de main type contre-amortie…

"J'ai donné pour ce qui est d'entraîner des "cas", alors j'aime voir comment s'en sortent les autres !"

Vous n’avez jamais "replongé" dans le tennis ensuite ?
Via Bernard Fritz, entretemps devenu entraîneur, j’ai ensuite travaillé quelques temps avec Guy Forget. Puis, au milieu des années 1990, il m’a encore proposé de m’occuper d’un junior dont on voyait bien qu'il avait "un truc" : Sébastien Grosjean. Mais j’étais devenu sélectionneur de l’équipe de France de handball et ce n’était plus raisonnable de chercher à cumuler les deux. Mon rapport au tennis est devenu ludique : j’ai joué un peu, en total autodidacte. J’avais un bon service, je n’étais pas trop débile à la volée – je prenais de la place au filet, en tout cas – mais j’étais pitoyable en revers et je ne me déplaçais pas aussi bien que j’aurais pu, ayant le genou broyé depuis mes années de joueur de handball. J’ai navigué entre 30 et 15/4 en classement. Mais j’ai de grands souvenirs de doubles le week-end, avec mon partenaire qui intimidait moins nos adversaires – il n’était pas étiqueté "ancien sportif" et avait un physique bien rondelet. Les paires adverses lui jouaient illico dessus… alors qu’il était le plus fort de nous deux, avec un touché fabuleux. J’ai dû gagner des matchs en touchant 5 fois la balle ! Et puis je regarde des matchs, beaucoup.

Des favoris, toutes époques confondues ?
Pas forcément les plus forts, loin de là. Dans les années 70, je me débrouillais à chaque fois pour monter à Paris voir les qualifications de Roland-Garros. C’était au CASG à l’époque, le Paris-Jean-Bouin. J’adorais. On s’y retrouvait entre habitués, on jetait notre dévolu sur des coups de cœur que l’on suivait ensuite d’une année l’autre dans le grand tableau. Je me souviens par exemple d’un Allemand, Rolf Gehring… Un talent fou. Je l’avais vu en qualifs et il a joué par la suite les huitièmes à Roland-Garros (exact : 1977 et 1978, ndlr). Pendant le tournoi lui-même, j’étais un fidèle de la tribune D… En spectateur à Roland-Garros ou sur le banc du Smuc où nous avons pu les avoir comme adversaires, j’ai des souvenirs forts de Noah et Leconte jeunes. Noah qui déjà mettait un point d’honneur à ne pas perdre contre ses compatriotes, Leconte qui était capable de fulgurances inouïes… En fait, je dirais que j’ai gardé une déformation professionnelle – une sorte de perversion, même : j’aime regarder les matchs pour comprendre, décortiquer, alors j’aime les cas difficiles ! A l’heure actuelle, un garçon comme Dustin Brown me plaît beaucoup : il doit être impossible à canaliser, un cauchemar d’entraîneur, mais en même temps il est capable de choses extraordinaires, avec une facilité physique et technique folle. Benoît Paire évolue aussi dans ce registre, il me semble. J’ai donné dans le hand pour ce qui est d’entraîner des "cas", alors j’aime voir comment s’en sortent les autres (sourire). Ils représentent des chantiers difficiles, mais quand les éléments du puzzle se mettent en place, c’est fascinant.

Leurs résultats

Jean-François Caujolle a atteint à trois reprises le troisième tour de Roland-Garros (1976, 1979 et 1981). Il compte des victoires sur Jimmy Connors (Monte-Carlo 1980), Adriano Panatta quelques semaines avant qu'il ne gagne Roland-Garros (Nice 1976) ou encore Arthur Ashe, Jan Kodes et Brian Teacher parmi les champions du Grand chelem. Il a également pris un set à Björn Borg à Roland-Garros en 1974, année du premier titre du Suédois à Paris. Bernard Fritz a lui aussi atteint le troisième tour à Roland-Garros, en 1982. Et lui aussi compte une victoire sur Adriano Panatta (Venise 1983), ainsi que sur un tout jeune Mats Wilander (Barcelone 1981), sans oublier des valeurs sûres de son temps comme Wojtek Fibak, Eddie Dibbs ou Victor Pecci.

On les a ensuite retrouvés directeurs de tournois internationaux les décennies suivantes : Jean-François Caujolle à l'Open 13 de Marseille (dont il est également le fondateur) et, de 2007 à 2011, au BNP Paribas Masters (ci-dessus en 2011), Bernard Fritz aux Challengers de Saint-Rémy et Aix-en-Provence et à l'ITF féminin de Marseille. Sans oublier Régis Brunet, directeur de l'Open féminin de Paris-Coubertin de 2000 à 2013.

Caujolle : "Des entraînements intégrés avant l'heure"

"Daniel nous a apporté des idées nouvelles dans la manière de s’entraîner. Il a essayé pas mal de choses, étudiait de nouveaux modes d’entraînement. Très vite, on a dépassé avec lui le simple cadre de la préparation physique et il nous a demandé si ça nous intéressait qu’il intervienne sur des séquences à même le court. Son idée était de garder un maximum d’exercices dans l’univers de notre terrain, nos lignes, notre carré… Il isolait des séquences de jeu pour les disséquer tour à tour hors l’action et dans l’action – peu importe que la balle frappée soit bonne ou pas, mais travailler sur un geste dans son environnement de jeu, pour qu’il soit le plus fidèle possible à la façon dont le joueur le produit en condition de match. En fait, nous faisions des entraînements intégrés avant l'heure ! Nous le suivions dans ce qu'il nous proposait. Nous avions des relations amicales, chaleureuses, où il y avait beaucoup d’échanges, de partage. Cela m'étonne toujours quand le milieu du hand dépeint des relations humaines plus conflictuelles entre ses joueurs et lui : je ne reconnais pas là le Daniel que j’ai côtoyé."

Fritz : "Avec lui, j'ai atteint un fond d'endurance que je ne me soupçonnais même pas"

"Le bloc de travail hivernal devait nous permettre de "tenir" l’année. Daniel nous a donné beaucoup de force pour affronter la longueur de la saison. Il était réputé pour être un entraîneur novateur en handball et il a amené cette vision à notre groupe, avec des exercices moins stéréotypés que ce dont nous avions l’habitude. Il nous faisait travailler à base de "parcours training", un circuit en salle qui comprenait des enchaînements de musculation, d’abdos, de courses… sur plusieurs minutes. Il nous a apporté un tonus à l’effort extraordinaire, la capacité à répéter les efforts de forte intensité. Il adaptait ses exercices à chacun d’entre nous, tantôt plus axé sur la vitesse, tantôt plus sur l’endurance, tantôt plus sur la souplesse… pour optimiser les qualités individuelles de chacun. Avec lui, j’ai atteint un fond d’endurance que je ne me soupçonnais même pas ! J’ai gardé de ces trois ans à la fois un très bon souvenir et de forts points de repère pour la suite, ainsi que de la réflexion à avoir autour d’une séance de préparation physique : non pas foncer à bloc "comme un bourrin" sans réfléchir, mais se demander où nous amène tel ou tel exercice, ce qu’il va nous apporter dans le cadre d’un match de tennis. Comme nous étions demandeurs, il a commencé à intégrer aussi des phases de jeu à son travail : il est devenu plus qu’un préparateur physique, la technique était indissociable du travail effectué. Il effectuait des comparatifs avec ses joueurs de hand, et j’imagine que le travail effectué avec nous lui apportait des éléments de réflexion pour son équipe."

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