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Ivan Lendl, l'homme qui murmure à l'oreille d'Andy Murray

Par Myrtille Rambion et Guillaume Willecoq   le   vendredi 05 août 2016
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La terre battue avait annoncé la couleur. Dans la foulée de sa première finale à Roland-Garros, Andy Murray a connu un été faste, ses titres conquis à Wimbledon et aux Jeux olympiques coïncidant avec la réapparition d'Ivan Lendl parmi son équipe. Lendl, le triple vainqueur de Roland-Garros qui s'était éloigné du tennis durant deux décennies, avant de devenir l'homme à côté duquel Murray a glané ses plus grands succès. Explications d'une alchimie entre l'émotif Ecossais et l'impassible Américain d'origine Tchèque.

Le dimanche 10 juin 1984, on a vu un sourire sur ses lèvres. Furtif. Il n’a guère duré plus que le temps de lever les bras en V et de courir au filet serrer la main de John McEnroe, mais les images existent. Comme pour témoigner face au spectateur dubitatif qu’au faîte de sa carrière, il arrivait parfois à Ivan Lendl d’entrebâiller la porte de ses émotions. Ainsi lorsqu’il a remporté, enfin, son premier titre du Grand chelem, en 1984 à Roland-Garros. Deux ans plus tard, pour sa deuxième couronne Porte d’Auteuil, l’adversaire était différent – Mikael Pernfors - mais la célébration, elle, fut exactement la même. L’année suivante, en 1987, après avoir dominé Mats Wilander en finale pour signer son troisième sacre parisien, son sourire victorieux, "Ivan le Terrible" a en revanche préféré l’intérioriser. Plus fidèle à sa réputation d’"animal à sang-froid", l’un de ses autres surnoms.

Top 5 des finales messieurs

Près de trente ans plus tard, (re)devenu l’entraîneur d’Andy Murray, Lendl n’a pas changé dans son approche des émotions sportives : de sourire, l’on n’en a pas décelé la moindre trace lors de la quinzaine triomphale de son protégé à Wimbledon, alors que le tandem reprenait de façon magistrale le fil de sa collaboration. Et lorsque les larmes ont commencé à faire mine de lui venir aux yeux pendant la cérémonie de remise de prix sur le Centre Court, l’ancien numéro un mondial les a aussitôt réprimées. Comme souvent, il convient de ne pas s’arrêter aux apparences : si en public Ivan Lendl est plutôt du genre introverti, en privé – et par conséquent dans sa relation de coach à coaché - , il se révèle tout autre. Et même doté d’un sacré sens de l’humour, qu’il partage avec Andy Murray... ou presque : "Je ne suis pas aussi méchant que lui… pas totalement aussi méchant ! Il peut être très dur dans ses mots, mais la plupart du temps, il ne les pense pas. Il est très différent de ce dont il a l’air à la télé quand il regarde les matchs."

Un passif à évacuer, un coup droit à améliorer : Andy - Ivan, bon sang mais c'est bien sûr !

L’alchimie entre le taciturne Américain (Lendl, né à Ostrava, a été naturalisé en 1992) et le bouillant Ecossais adepte plus souvent qu’à son tour d’un langage des plus fleuris est indéniable. "C'est très important d’avoir de la compréhension de part et d’autre", dit ainsi le récent lauréat de Wimbledon et des Jeux olympiques, deux titres qui viennent gonfler son palmarès après les JO et l'US Open en 2012, puis Wimbledon en 2013... tous titres conquis avec, déjà, Ivan Lendl à ses côtés. Lendl vers lequel le n°2 mondial a de nouveau choisi de se tourner après deux années placées sous le signe de la reconstruction sous l'égide d'Amélie Mauresmo, suite à une opération au dos à la fin 2013. Et Lendl avec qui l'alchimie a donc de nouveau opéré, comme il y a quatre ans. "Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une coïncidence, explique l’Ecossais. C'est indéniable que j’ai connu les meilleures années de ma carrière avec lui."

Andy Murray

Joueur, Lendl a connu deux entraîneurs aussi marquants l’un que l’autre, quoiqu’aux apports sensiblement différents selon le moment auquel ils l’ont accompagné : Wojtek Fibak d'abord, plus proche de la figure du mentor, omniprésent dans la vie de son élève, sa construction en tant que joueur et en tant qu’homme, pour une association ayant trouvé son acmé sportive lors de cette fameuse victoire contre John McEnroe en finale de Roland-Garros 1984. Puis Tony Roche, qui endossa un costume plus distancié, moins dans l'affect(if), comme réclamé par un champion dorénavant plus mature, sûr de lui... et plus indépendant, au point que Lendl voyageait régulièrement sans son coach australien. Si Fibak était le façonnement, Roche représenta le temps du perfectionnement, et sept titres du Grand chelem s'ensuivirent pour le tandem entre 1985 et 1990.

Voir aussi : la fiche d'Ivan Lendl à Roland-Garros

Retraité en 1994, Lendl passa ensuite près de vingt ans loin du tennis… jusqu’à replonger pour Andy Murray, se reconnaissant peut-être dans ce joueur solidement installé près des sommets (multi-finaliste en Grand chelem, n°2 mondial…) sans tout à fait parvenir à s’y hisser. Avec Murray, l'apport d'Ivan Lendl se sera principalement fait sentir dans deux domaines : côté technique, un coup droit considérablement amélioré sous l'égide de l'ex-numéro 1 mondial, lui-même étiqueté meilleure "droite" du circuit en son temps. Côté mental, son vécu de quatre finales majeures perdues avant d'ouvrir son compteur - exactement comme Murray, ce qui faisait d'eux les deux champions ayant eu besoin du plus grand nombre de tentatives pour y parvenir. Indissociables tant une cuirasse sans faille contribuera toujours à se sentir fort dans les grandes batailles, ces deux chantiers dressent a posteriori une évidence : Ivan était l'homme qu'il fallait pour Andy. La preuve avec cette finale d'US Open 2012 où il sut enrayer la remontée fantastique de Novak Djokovic pour l'emporter au cinquième set, puis ce Wimbledon 2013 où il domina nettement ledit Djokovic malgré le poids effarant pesant sur ses épaules : celui des 77 années d'attente d'une victoire britannique dans l'épreuve. Avant donc ce second chapitre tout aussi fructueux que le premier.

Le succès d'un homme ? Non, d'une équipe - actuelle et ancienne

L'autre force d'Ivan Lendl, celle qui explique que le succès soit venu si rapidement à chaque fois, c’est de savoir s’intégrer au staff existant. En 2012, il est arrivé auprès d'un Andy Murray solide membre du Top 4 mondial - le fameux "Big 4". En 2016, il a récupéré un tout aussi costaud n°2 mondial. Pourquoi chercher dès lors à tout chambouler ? Lendl sait que le succès se bâtit dans la durée autour d’une équipe, du préparateur physique au kiné qu’emploie l’Ecossais. Et pour cause : il a posé les bases de ce type de fonctionnement en son temps. "Ivan s’est donné les moyens de devenir le meilleur en mettant le prix pour avoir un bon coach, un bon diététicien… se souvient Tony Roche. Tout cela est partie intégrante de son succès, alors que lorsqu’il l’a fait, il faisait figure de précurseur. Les joueurs de son époque se focalisaient uniquement sur le jeu et avaient au mieux un entraîneur personnel. Aujourd'hui, tout le monde a copié cette méthode. C'est une condition indispensable au succès, même."

Sans autre expérience de coaching à haut niveau, l'ancien n°1 mondial n'en sait pas moins à quel point tout entraîneur profite aussi du travail de son ("ses" dans le cas d'un Murray grand consommateur de coachs) prédécesseur(s). Car déjà finaliste à Melbourne puis Roland-Garros cette saison, l’Ecossais surfe clairement sur une vague de confiance et de tennis de très haut niveau que seul Novak Djokovic avait pu briser ces derniers mois."Il ne s’agissait pas de relancer Andy, confirme l’ancien 4e mondial Sébastien Grosjean, co-entraîneur de Richard Gasquet. Il a toujours été lancé : aujourd’hui, il y a Novak Djokovic et lui. Et puisque Novak a perdu tôt à Wimbledon et aux Jeux, il devenait logiquement le favori de ces tournois. Mais c’est vrai qu’il a connu beaucoup d’échecs en finale et, sur onze finales en Grand chelem, ses trois victoires sont toutes venues avec Ivan… A ce niveau son apport est net." Avant d'arguer : "Et sa victoire à Wimbledon est belle. Il y a le retour d’Ivan certes, mais il ne faut pas oublier le travail qui avait été fait avec Amélie. Parce qu’il y a un petit changement quand même dans son jeu : il sert mieux en deuxième balle, il est un peu plus offensif. Je dirais que c’est dans la continuité."

Décryptage du revers d'Andy Murray

Le légendaire coach américain Nick Bollettieri le pense aussi, lorsqu’il écrit dans une tribune dans The Independent : "Amélie Mauresmo était un bon choix dans la carrière de Murray au moment où il l’a fait. Elle lui a apporté une approche plus douce dans une période où il en avait besoin. (…) Et je crois d’ailleurs que ses résultats avec Mauresmo parlent d’eux-mêmes. Elle l’a aidé à retrouver le chemin des finales de Grand chelem et l’a ramené au deuxième rang mondial alors qu’il était sorti du top 10. Maintenant, Murray va jouer mieux qu’il ne l’a jamais fait." Et c’est là que l’expérience d’Ivan Lendl entre en jeu. Sur le plan technique, le triple champion de Roland-Garros va poursuivre le chantier du second service et du jeu d’attaque, ainsi que tenter de faire retrouver à Andy Murray davantage de puissance en coup droit, maintenant que sa blessure au dos n’est plus qu’un vilain souvenir. Mais c’est surtout sur le plan psychologique que l’Ecossais attend beaucoup de Lendl. "Les informations que je prends de lui, confirme le joueur, l’aide psychologique que m’apporte le simple fait de l’avoir autour de moi, de pouvoir discuter avec lui dans les grands rendez-vous, avant les gros matchs, tout cela fait une différence."

"Répétition et préparation, voilà la clé"

À en croire Ivan Lendl, il n’y aurait pourtant ni formule secrète ni caractère extraordinaire à son enseignement. Logique. Toute affirmation contraire aurait semblé incongrue dans la bouche de l’impénétrable Lendl. "Je lui pose beaucoup de questions et lui demande aussi quels points il veut travailler, explique l’entraîneur de l'homme fort du moment. Je ne lui donne aucune information pendant l’entraînement. On fait certains exercices de répétition et c’est tout. Moi je crois énormément en la préparation. Et quand on se prépare bien, il n’y a pas grand-chose à dire. Dans mon esprit, les répétitions et la préparation, voilà la clé." Rien d'étonnant si l'on s'en réfère à l'expérience de Tony Roche : "Ivan était un gros travailleur. Il cherchait toujours à progresser. Quand nous avons commencé à travailler ensemble, j'estime qu'il n'était pas au niveau physiquement. Mais à force de travail il est devenu le meilleur athlète du circuit. Idem dans le jeu, où à force de volonté il est parvenu à devenir bon sur herbe alors qu'il n'avait pas le jeu naturellement taillé pour la surface. Même si cela ne s'est pas concrétisé en titre à Wimbledon, c'est admirable."

Novak Djokovic - Andy Murray

C'est sans doute pour cela que malgré la série de victoires estivale (à Wimbledon et aux JO il convient d'ajouter en préambule un titre au Queen's), Andy Murray estime que le meilleur de l'association est encore à venir : "Je pense que c’est surtout dans les prochains mois et à la fin de l’année, lorsque nous aurons vraiment le temps de nous entraîner et d’analyser certaines choses, que je commencerai vraiment à faire de gros progrès dans mon jeu." C’est dire l'exigence du tandem vis-à-vis de leurs attentes communes. Et là l'oeil de converger inévitablement vers Paris et la Porte d'Auteuil.

Roland-Garros, l'incontournable (et excitant ) défi du tandem

Car si le binôme a magistralement renoué avec ses conquêtes en terrain connu (deuxième Wimbledon comme deuxième titre olympique, triomphes sur herbe comme sur dur…), c’est aussi sur sa capacité à étendre son terrain de jeu vers de nouvelles contrées qu’on l’attendra. Plus précisément là où Ivan Lendl a bâti une bonne partie de son palmarès : à Roland-Garros. Car si lui a fini par gagner Wimbledon par procuration, il n'a curieusement pas eu tant d'occasions de transmettre son vécu parisien à son élève : entre un forfait de l'Ecossais en 2013 (le dos, déjà), une édition 2014 survenue juste après la séparation du duo... puis une édition 2016 cette fois juste avant qu'il ne se reforme, Murray n'a curieusement joué qu'un seul "Roland" avec Lendl dans son box : le tout premier de leur association, en 2012. Entre un joueur qui ne cesse de progresser sur terre et un entraîneur pour qui la surface n’avait pas de secrets, on ne demande qu’à en voir plus.

Lire aussi : Roland-Garros, le plus beau défi d'Andy Murray

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