En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de Cookies pour vous proposer des publicités ciblées adaptés à vos centres d’intérêts et/ou réaliser des statistiques de visites.

Pour en savoir plus et paramétrer les traceurs.

Pierre Paganini : "Stan préfère travailler d'abord et s'interroger ensuite"

Par Mathieu Aeschmann   le   jeudi 02 juin 2016
A | A | A

"Il est à mes yeux la personne la plus importante dans ma carrière." C'est par ces mots que Stan Wawrinka décrit Pierre Paganini, son préparateur physique, qu'il partage avec Roger Federer. Pour Roland-Garros, l'homme qui a aussi affûté Marc Rosset dans les années 1990 revient sur le travail fourni avec Stan Wawrinka. Entretien aussi technique que la palette du tenant de titre de Roland-Garros.

Pierre Paganini, quand avez-vous travaillé pour la première fois avec Stan Wawrinka et quelle a été votre première évaluation de son potentiel physique ?
Je l’ai rencontré pour la première fois en juillet 2002, il était le "sparring" de Roger Federer lors d’un entraînement au centre national. Stan et Dimitri (Zavialoff, son entraîneur et formateur, aujourd'hui coach de Timea Bacsinszky, ndlr) sont ensuite venus de plus en plus régulièrement à Bienne. Et si ma mémoire est bonne, je dirais que nous avons commencé à travailler sur une base régulière en 2003. De ses débuts, je garde surtout en mémoire une volonté farouche. Stan était presque têtu tellement il était volontaire. Il affichait une constance impressionnante dans sa volonté.

C’est donc avant tout sa relation au travail et à l’effort qui vous a frappé ?
Vous savez, la relation à l’effort ne se résume pas à la dureté physique ou à la douleur. Elle implique aussi le fait de se concentrer davantage, d’accepter de refaire un exercice, d’encaisser l’idée d’une difficulté à venir. C’est dans toutes ces situations que l’on distingue la vraie détermination. Car chez Stan, ni le volume, ni la complexité, ni l’intensité n’est jamais remise en question sur le principe. Il a évidemment vécu des journées plus dures que d’autres. Mais Stan tirait un trait et il avançait. Il consommait les exercices au point que l’on aurait pu croire qu’il ne se posait pas de questions. C’était totalement faux. Stan s’en pose beaucoup mais il préfère travailler d’abord et s’interroger ensuite. C’est cette cohérence qui m’avait frappé et qui peut se résumer ainsi : Stan réunissait tous les types de volonté possibles.

Une forme d’abnégation globale…
Un mélange entre une abnégation et un engagement total ("commitment" en VO, ndlr). "J’ai décidé que je veux faire ça" et après il n’y a plus de questions parasites. Paradoxalement, les gens qui possèdent une forte personnalité - et c’était déjà son cas malgré sa timidité de l’époque – sont souvent capables de faire et d’écouter avant de juger. Par opposition à ceux qui veulent tout savoir avant même d’avoir réalisé quelque chose.

Et au niveau de son patrimoine physiologique, quelles étaient ses qualités naturelles ?
Il avait déjà une bonne base de puissance et d’endurance sur laquelle il était de suite possible d’approfondir le travail à haut niveau. Tu sentais qu’il pouvait s’appuyer sur un gros volume ; ce qui collait avec la description de sa personne. Souvent, les gens endurants sont ceux qui acceptent que les choses durent, que les efforts se répètent. Il y avait donc un lien. Par contre, Stan manquait encore de réactivité et de vélocité.

Pour l’œil peu éclairé, la première impression qui se dégage de Stan est celle d’une formidable puissance. Comment entretenir cette "bombe" en améliorant tout le reste ?
Dans les grandes lignes, il faut d’abord proposer au joueur un grand nombre d’exercices de gainage, de renforcement. Il est capital de préparer une musculature qui n’a pas trop eu l’habitude de travailler dans un contexte de réactivité afin qu’elle supporte une charge de travail qui va augmenter au fil des années. En résumé, avant d’engager le travail, il faut préparer l’athlète à le supporter. Stan a donc encaissé pas mal d’exercices d’initiation. Je parle là d’une initiation à l’échelle des joueurs de haut niveau, bien sûr.

Ensuite, il faut savoir que l’endurance de la réactivité est très importante dans le tennis. Or le fait que Stan possédait déjà l’une de ses deux qualités fut primordial. On a pu s’appuyer sur l’endurance pour améliorer la réactivité. Mais c’était essentiel de prendre le temps nécessaire pour préparerson corps à supporter les sauts, les démarrages, les stop-and-go, les combinaisons, les parcours de sauts.Le tout très progressivement, pour absolument éviter les blessures. On a aussi fait un petit travail musculaire de rééquilibrage. Stan avait des volumes musculaires très impressionnants dans certains groupes et d’autres beaucoup moins volumineux. Le premier pas consistait donc à adapter sa musculature et sa coordination à tous les types d’exercices qu’il allait devoir supporter.

Stan Wawrinka

"Je regardais ce que faisait Dimitri sur le court, il faisait de même en salle et après on allait boire un café tous les trois pour débriefer"

Stan impressionne par ses appuis. Dimitri Zavialoff nous a dit que vous les aviez beaucoup travaillés ensemble. Comment concrètement se passe l’interaction tennis-physique ?
Elle s’est mise en place tout naturellement. Déjà parce que Stan sentait qu’il voulait ce rapprochement entre nous trois, nous sommes tout de suite tombés d’accord sur un chemin commun. On a vite réalisé que nos objectifs particuliers, physiques et tennistiques, se rejoignaient et qu’il existait un trait d’union entre la façon dont le joueur devait frapper son revers et les attitudes corporelles qui allaient accompagner ce geste technique. Pour moi qui viens de l’athlétisme, l’athlète-joueur de tennis est un lanceur. Sauf qu’à la place de lancer son disque, il déclenche un coup droit. Naturellement que les positions, les techniques sont différentes mais l’athlète doit toujours utiliser un appui pour lancer, un appui pour jouer. Donc une fois que nous étions d’accord sur cette base, notre collaboration a avancé naturellement.Il était alors très facile de trouver, à trois, les dénominateurs communs pour faire progresser Stan. Au fond, si on y pense très simplement, le joueur bouge et joue. Il est donc impensable, selon moi, de séparer les deux domaines. C’est d’ailleurs ce partage, ce travail d’équipe qui rend le projet passionnant.

Mais pour bien comprendre, concrètement, ce dialogue tennis-physique se traduit par des entraînements en commun où les exercices physiques et tennis se succèdent et se mêlent…
Oui. Ce sont des entraînements que l’on dit "intégrés". Ils se déroulent sur le court et on y trouve généralement un facteur conditionnel qui est approfondi ou, du moins, simulé, en alternance avec une séquence de jeu similaire. Par opposition, nous mettons aussi en place des séances physiques "orientées" qui travaillent des facteurs de coordination liés au tennis mais en salle de gym. L’idée est alors d’extraire certains gestes du tennis - comme l’allégement ou une position de revers - pour faire du renforcement ou de l’endurance de la réactivité.

Dans ces moments, c’est très important que l’entraîneur tennis soit présent. Moi j’ai toujours apprécié le fait que Dimitri soit là ; surtout que Stan était encore jeune, il y avait donc encore une notion de formation. Moi je regardais ce que bossait Dimitri sur le court, il faisait de même en salle. Et après, on allait boire un café tous les trois pour débriefer le contenu. A mon avis, c’est ainsi que tu construis les liens qui aident à façonner une théorie de l’entraînement, à fixer des objectifs. Au fond, tout ça est d’abord une histoire humaine.

Lors de ces séquences intégrées, est-il possible que le joueur se retrouve à 100% dans le tennis et le physique ?
Cette question mériterait une réponse plus détaillée. Mais disons que l’on peut tout  faire, à condition de savoir pourquoi on le fait. Il faut choisir les bonnes options, au bon moment et pour les bonnes raisons. Très souvent, on va utiliser un facteur conditionnel dans lequel le joueur travaille l’aspect athlétique puis on y ajoute une post-fatigue de jeu. Mais l’entraînement suivant, il est possible de faire l’inverse : fatiguer un peu athlétiquement puis mettre l’accent sur le jeu. Peut-être même en récoltant alors des données physiologiques via un polar.

Au final, l’entraîneur physique doit surtout savoir ce que le joueur et son coach souhaitent faire sur le court. Quels sont les objectifs ? Quelle est la structure ? Pourquoi le joueur veut jouer de cette façon ? Tout ça va m’aider à comprendre comment le joueur doit bouger pour atteindre ses objectifs. Voilà pourquoi ces entraînements intégrés sont des traits d’union au sein de l’équipe.

En treize ans de carrière, Stan a énormément progressé dans son petit jeu. Cette évolution est-elle à mettre en lien avec le travail d’agilité et de réactivité que vous avez abattu ?
Je pense qu’il a déjà très bien travaillé sur le court avec Dimitri et Magnus (Norman, ndlr), lequel insiste énormément sur le travail des appuis et avec qui c’est un régal de collaborer. Ensuite, la condition physique appliquée au tennis ne vise pas à devenir une bête qui se regarde dans un miroir. Elle est toujours au service du jeu. Ce que j’adore dans ce sport, c’est le niveau de coordination qu’il exige. Il est tout simplement impossible de faire un mouvement qui n’implique pas soit de la différenciation, soit de la réaction, soit de l’anticipation, soit du rythme. Il y a donc toujours un lien entre l’effort physique et une capacité coordinatrice capable d’accompagner cet effort. Alors forcément, à force d’empiler énormément d’exercices sans raquette dans lesquels la coordination est très importante pour développer l’aspect physique, le joueur améliore son éducation du mouvement, l’horizon de sa coordination. Sur cet aspect, Stan a accepté une immensité de travail avec et sans raquette. C’est aussi pour cela que sa progression s’est construite pas à pas. Longtemps, il maîtrisait beaucoup de choses à l’entraînement sans pouvoir les mettre en pratique à 15/40 dans un match important. Mais j’en reviens à sa formidable endurance dans l’application. C’est une évolution humaine, tennistique et athlétique. Il fallait réussir à harmoniser l’ensemble. Il y est parvenu. Et je dois dire que je suis très admiratif du chemin parcouru. Son mérite est inouï.

Décryptage du revers de Wawrinka

"En finale de Roland-Garros, il y avait la tête au bon endroit, les jambes qui bougeaient juste et le jeu qui déroulait, le tout avec une constance de dingue"

Tous ses entraîneurs parlent d'une progression par paliers chez Stan. Comment l’expliquer ?
C’est un ensemble. Il y a déjà le caractère du joueur. Le tennis laisse beaucoup de temps pour réfléchir, il faut donc digérer les évolutions pour rester sur des bons rails. Et puis, ce n’est pas parce qu’un joueur se sent plus réactif sur quelques séquences techniques qu’il va forcément être capable de fixer cette évolution durant 70 matchs et 250 entraînements par année. Parfois on croit que c’est acquis alors que tout n’est pas toujours si évident. Le doute peut alors un peu s’installer.

Stan est quelqu’un de très structuré. Sa personnalité est souvent sous-estimée mais, en même temps, il aime être dans la peau du challenger. J’ai souvent l’impression qu’il a besoin de voir le train passer devant lui à grande vitesse pour sauter dedans. Or pour sauter dans un train, il faut des gares. Ces gares sont un peu ses paliers.

Sur combien d’années portait le plan de travail avec Stan ?
Pour moi, c’était très clair. Lorsque tu commences un entraînement, tu dois imaginer qu’il s’agit du dernier. Mais lorsque tu entames une collaboration avec un joueur, il faut se voir travailler avec lui au minimum dix ans. Dans mon métier, la planification joue un rôle énorme. Un entraîneur de tennis peut beaucoup plus miser sur le ponctuel, sans savoir s’il aura des résultats en deux jours ou en deux mois. Alors que moi, je sais qu’il faut un certain nombre de séances pour stimuler ou augmenter le potentiel d’un facteur conditionnel. Donc forcément, je suis obligé de penser sur du moyen ou du long terme. Une exigence encore renforcée par le caractère très complexe du tennis. Je suis convaincu que tous les joueurs qui ont connu des carrières vraiment solides parleront de paliers, de long terme, de patience. Quand tu commences à travailler avec un jeune de 16 ans, tu dois essayer de penser que tu vas l’accompagner jusqu’à 30, même si tout peut se terminer dans deux mois.

Pour conclure, revenons sur cette finale 2015 contre Djokovic. Qu’est-ce que le préparateur physique a vu ce jour-là ?
Ce match, c’est un peu comme si tous les efforts consentis par Stan pendant des années, tous les doutes qu’il a dû vaincre pour en arriver là, s’étaient transformés en une gigantesque récompense qu’il avait bien méritée. Du coup, je l’ai vécu comme une immense émotion. En plus, c’était quand même inattendu. Quand il est parti pour Roland-Garros, je ne m’attendais pas à ce qu’il remporte le tournoi. Déjà je ne pense pas comme ça… Alors le voir aller au bout de cette manière, Il y avait de la joie et du soulagement mélangés. C’est une émotion très difficile à décrire. Le temps s’est un peu arrêté ce jour-là.

Vous l’aviez déjà vu bouger aussi bien sur un court ?
Je pense à un ou deux matchs contre Djokovic où, par moments, il avait joué et bougé de manière incroyable. Mais cette finale, c’était vraiment le top dans tous les domaines. Parce qu’il faut vraiment que tout fonctionne, surtout chez Stan. Il bouge comme il joue, il joue comme il bouge. En finale, il y avait la tête au bon endroit, les jambes qui bougeaient juste et le jeu qui déroulait. Le tout avec une constance de dingue. Alors assister à cet assemblage en finale de Roland-Garros, c’est une émotion indescriptible.

Lire aussi : Wawrinka : "La plus grande émotion que j'ai vécue dans le tennis"

Temps forts S. Wawrinka - N. Djokovic / Finale
Comments
Article suivant: Eux aussi font le tournoi : Aude Thiercelin, accréditations et invitations joueurs
Articles Similaires