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Joël Dicker : "Chez Wawrinka transparaît le bonheur du doute"

Par Isabelle Musy   le   lundi 23 mai 2016
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Joël Dicker n'est pas seulement un écrivain couronné de succès. Auteur des best-sellers La Vérité sur l'affaire Harry Québert et Le Livre des Baltimore, le Suisse est également un amoureux du sport en général et du tennis en particulier. Pour Roland-Garros.com, celui qui est l'un des auteurs francophones les plus lus dans le monde, s'est confié en exclusivité. Autour d'un café, simplement ; à son image. Rencontre propice à l'introspection. Et à la réflexion sur le tennis helvète, forcément.

Quel est votre rapport au sport ?
Pour moi, il existe de nombreux liens entre la créativité artistique et le sport. Comme le dépassement de soi, la solitude, la difficulté à gérer les passages à vide, les blessures. Il y a plein de similarités, notamment avec le tennis, un sport qui me parle vraiment. Le seul, avec la boxe peut-être, qui véhicule quelque chose qu’on retrouve dans la création lorsque le succès est là. A savoir ce vide que représente l’idée que, malgré tout ce qu’on fait, ce sera difficile de faire mieux. Quand vous arrivez au top, vous ne pouvez que vous y maintenir. Avec ce système de points que l’on défend d’une année sur l’autre, si vous gagnez un Grand chelem et que l’année suivante, vous vous hissez en finale – et ce n’est pas rien une finale de Grand chelem –, soit vous vous inclinez et vous perdez des points, soit vous gagnez et vous faites juste "aussi bien que" l’année précédente. Il y a comme l’impossibilité de se dépasser à part sur la durée. Cette difficulté-là, cette idée de recommencement, me parle beaucoup…

En tant qu’écrivain confronté à la nécessité de créer une nouvelle œuvre…
Oui, par rapport à la difficulté à terminer une œuvre, à la notion de performance aussi. Si vous jouez votre meilleur tennis mais qu’en face il joue mieux que vous, vous perdez même si ce n’est pas votre performance qui est en cause. Parfois, vous donnez le meilleur de vous-même mais vous vous heurtez à quelqu’un qui est dans son bon jour, intouchable. Et là, on vous dit : "T’es nul, tu n’as pas gagné le tournoi". C’est dur. Il existe quelques personnes dans le monde, dont font partie un Roger Federer ou un Stan Wawrinka, qui ont atteint un tel niveau que quoi qu’ils fassent, ce ne sera jamais assez. Ils ne peuvent que décevoir. Il faut apprendre à vivre avec ça. Et j’ai l’impression qu’il en découle une solitude que je ressens parfois quand j’écris. On est seul face à soi-même et, au fond, l’ennemi, c’est nous-même. Celui qu’on vainc, ce n’est pas Nadal ou Murray mais soi-même. Et je crois que dans la vie en général, on est son propre adversaire. Le tennis illustre parfaitement ça. Même en boxe, entre les rounds, le coach parle à son joueur. En tennis, ils sont seuls sur le court et ça peut être très long. Je trouve ça très beau.

"La vie des joueurs de tennis n'est pas toujours drôle"

Vous retrouvez-vous dans la difficulté, rencontrée notamment par Stan Wawrinka, de la gestion d’une notoriété soudaine ?
Ce qui est similaire, c’est que le succès vient après beaucoup de travail. Il ne tombe pas du ciel. Ce n’est pas comme si Stan avait tapé dans une balle et tout à coup, un jour, elle rebondit au bon endroit. C’est un succès qu’il avait en lui, qu’il a ambitionné et qui s’est mis en place petit à petit. En ce qui me concerne, le succès est arrivé, certes jeune, mais après six livres et neuf ans de travail. Je ne connais pas Stan et ne je peux pas parler à sa place mais lorsqu’un tel succès vous tombe sur les épaules, tout le monde a envie de vous connaître. Celui qui a parlé à la cousine de la voisine de celui qui tient le magasin où Stan a acheté une paire de chaussures va dire qu’il le connaît bien. Tout le monde veut vous voir, boire un café avec vous, vous serrer la main… et ce n’est pas possible. Pour toutes ces raisons-là, vous êtes obligé de mettre des barrières, de dire non aux gens. Et ceux qui ne vous connaissaient pas ou à peine vont dire : "quel c..., il a changé". Mais au fond, rien ne change vraiment. Ce qui change, c’est le besoin de se protéger pour que ça ne change pas. Mettre en place des mécanismes, savoir dire non, être clair. C’est indispensable. Car c’est une agression, ces gens qui se prétendent amis, pensent savoir qui vous êtes, parlent en votre nom. Ils vous veulent quelque chose. C’est un acte violent.

Il y a la solitude des déplacements permanents. Y êtes-vous aussi confronté avec vos tournées de promotion ?
La solitude, c’est de ne pas avoir accès aux gens qu’on aime. Lorsque vous êtes esclave d’un calendrier, vous ratez énormément de choses. Une carrière de joueur a lieu pendant les années qui comptent. A l’âge où les copains se marient, sortent, aimeraient vous proposer d’aller boire une bière. Il se passe plein de choses et vous n’êtes jamais là. Il y a ce conflit entre la réalisation d’un rêve et les absences. Comment concilier tout cela ? Ça permet de faire le tri au sein de ses relations car les gens qui sont proches, le restent même si vous n’êtes pas là. Mais ce n’est pas toujours facile à vivre. Les gens pensent que les joueurs de tennis ont la belle vie mais ce n’est pas toujours drôle. Il y a beaucoup de belles choses, les émotions vécues sont plus intenses mais ça représente de nombreux sacrifices.

Croyez-vous en la notion de génie dans le sport ?
Je ne suis pas convaincu que le don du sport existe vraiment. Il y a des prédispositions physiques. Certains sont plus forts, plus robustes que d’autres. Mais l’essentiel se joue dans la volonté que vous avez à vivre votre rêve, à vous dépasser, à y croire. Je ne crois pas que Roger Federer ait la carrière qu’il a juste parce que c’est un génie. Certes, il a une main mais s’il a ce palmarès, c’est parce qu’il a bossé comme un chien. Il avait cette rage en lui et il en a fait quelque chose de beau en jouant au tennis. Mais ce n’est pas de la magie. Il a construit tout ça. Peu de gens ont cette faculté à aller chercher tout ça.

Timea Bacsinszky et Joël Dicker

(©Twitter Timea Bacsinszky )

"Timea, une fille très lumineuse et gracieuse"

Y-a-t-il dans le tennis une histoire qui vous a particulièrement touché ?
Celle de Timea Bacsinszky. C’est un parcours assez extraordinaire. Etre capable de jouer, d’arrêter, de tirer un trait, de se reconvertir, de commencer une autre vie, puis tout à coup de se dire "c’est ça que je veux quand même", de redémarrer une carrière pour se hisser dans le top 10, c’est incroyable ! C’est une double dose d’envie. C’est fort. Il y a cette colère et ce rapport au père qui fait penser à Agassi. Mais en lisant son livre Open, on a le sentiment qu’il ne fait que régler des comptes. Certes, il est content de ce qu’il est devenu mais est-ce qu’il y a eu du plaisir au tennis un jour ? On a l’impression que c’est surtout son deuxième mariage, avec Steffi Graf, qui ouvre quelque chose en lui et donne une autre dimension à sa vie avec sa fondation. Chez Timea, de ce qu’on connaît de son histoire, on a le sentiment qu’elle a réussi à faire de la magie avec cette énergie noire qui est aujourd’hui une belle énergie.

Avez-vous déjà rencontré Roger Federer ?
Non, mais si j'en avais l'occasion, j'aimerais pouvoir lui demander : "c'est quoi votre regret ?"

Et à Stan Wawrinka ?
Stan est quelqu’un qui me plaît beaucoup. C’est banal de le dire maintenant après ce qu’il a accompli. Mais il y a quelque chose qui me plaît dans son état d’esprit. Ce que j’aime dans ce que je peux voir de Stan, c’est qu’il vit vraiment. On peut vivre le tennis avec lui. Il a une gamme d’émotions très fortes. Il a des doutes. Or le doute, pour moi, est un privilège. Roger Federer, je l’assimile à des regrets : on se demande s’il en a, on aimerait savoir. Chez Stan, ce qui transparaît, c’est ce bonheur du doute. Une image évocatrice pour les plus jeunes, pour ceux qui se posent des questions sur la vie, qu’ils soient sportifs ou pas, pour ceux qui ont des rêves. Car les rêves, c’est difficile. Cela exige de se battre, ça coûte de la sueur, des sacrifices. Les rêves ne sont pas tout blanc. C’est un magma de plein de choses. Stan incarne bien ça. Pour cette raison, il me touche beaucoup. Il a cette énergie qui montre que dans la vie, on n’a rien sans rien. Il faut se retrousser les manches et bosser dur. C’est une belle leçon pour plein de gens.

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