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Géraldine Maillet revisite "The French"

Par Myrtille Rambion   le   dimanche 15 mai 2016
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L’an passé, la réalisatrice Géraldine Maillet a promené sa caméra dans les coulisses de Roland-Garros. En résulte "In The French", un film hommage au tennis et à William Klein. Entretien avec une passionnée du beau geste. Et des (anti)héros du jeu. Entretien.

Tout a commencé à New York, à l’aube de l’an 2000. Géraldine Maillet, alors mannequin, y rencontre par hasard l’un des maîtres de la mode d’alors, le photographe William Klein. "Le rencontrer, quand on était mannequin à mon époque, se souvient celle qui est aujourd’hui réalisatrice, scénariste et écrivain, ce n’était peut-être pas rencontrer Dieu, mais disons que William Klein, c’était aussi bien qu’un Irving Penn, un Peter Lindbergh ou un Paolo Roversi ! On se met à parler. Il était en train de tourner un film à ce moment-là et je lui dis : 'Ah bon, mais vous êtes réalisateur ?' J’étais totalement inculte et lui me répond que oui. On en vient très vite à discuter de tennis, notre passion commune, et il me dit : 'J’ai réalisé un film qui s’appelle "The French".' Je ne connaissais pas, je n’en avais jamais entendu parler. J’ai dégoté une VHS, je l’ai visionnée et j’ai eu un choc." Il y a un peu moins de deux ans, pendant les vacances de Noël, les hasards de la vie font que Géraldine Maillet retombe sur le mythique documentaire de 1981. Re-choc. "Avec l’homme qui partage ma vie, on se dit : 'C’est extraordinaire !' On se demande bien sûr si cette magie du film ne provient pas aussi de la nostalgie de notre jeunesse, de Chris Evert, de McEnroe, de Borg… Moi, de mon enfance, en train de regarder ces matchs avec mon grand-père… Mais reste que je trouve le film extraordinaire et que lui me lance comme un défi : 'Vas-y, fais la suite'." Défi relevé. 

Il existe plus qu’une parenté entre votre film et "The French" de William Klein…
Le monde a changé par rapport à l’époque où William Klein a réalisé son film. Je me suis aperçue au fur et à mesure du tournage – et finalement, je me suis dit que j’allais le raconter – que je ne pourrais pas "refaire" le film de Klein. Donc évidemment, il y a une filiation, parce que "The French" est le moteur et le déclencheur, et que j’y fais tout le temps référence dans mon film. J’ai d’ailleurs eu envie de retrouver les protagonistes de 1981. Mais je ne peux pas parler de Roland-Garros en 2015, année de "Je suis Charlie", comme Klein pouvait parler de son époque. Le monde est différent, parce qu’aujourd’hui les joueurs sont muets, parce qu’on ne peut pas avoir accès à eux comme Klein le pouvait, ou a minima, parce que c’est compliqué. Mon film existe donc totalement grâce à Klein, dans une sorte de filiation effectivement, et en même temps, à aucun moment je ne peux dire que je fais la suite. Ce n’est pas la suite, c’est une sorte d’hommage, mais rendu à travers mon époque. 

Roland-Garros, un "melting-pot"

Pour votre œil de cinéaste, qu’est-ce qui fait du tournoi de Roland-Garros un personnage en soi, avec une âme ?
Personnellement, je n’ai jamais raté une édition depuis que je suis en âge de regarder la télé. Et dès que j’ai pu, je suis allée à Roland-Garros. Ce qui m’intéresse, en fait, dans « Roland », c’est que c’est une micro-société en soi. Il y a tout : toutes les catégories sociales, tous les styles, tous les gens. Il y a des vrais passionnés, il y a des cabots, il y a des frimeurs, il y a des humbles. C’est une ruche et moi, ce qui me plaît dans cet enclos-là, c’est que c’est le reflet d’une société. C’est un melting-pot, avec des nantis, avec des gens plus simples, qui interroge aussi aujourd’hui sur ce que sont la notoriété, le star system, l’hyper-protection des gens célèbres. Ce qui me plaît dans Roland-Garros, c’est que c’est complètement le reflet de la société. On n’est pas à l’US Open, on n’est pas à Wimbledon, on n’est pas à l’Open d’Australie : pour moi, on est vraiment à Paris. Il y a une sorte de "french touch" qui vient aussi, je pense, de la singularité de la terre battue. C’est un tournoi qui a une couleur : à "Roland", il y a un "truc" ocre, très organique, parfois poussiéreux avec le vent, très beau à filmer. 

Quelles sont pour vous les images fortes de l’édition 2015 que vous avez filmée ?
Je retiens en premier lieu la détresse de Rafael Nadal. Ce quart de finale contre Novak Djokovic, où il passe complètement à côté du match, alors que tout le monde attendait cette rencontre dès le premier jour et finalement, il n’y a pas eu match. Et dans le même temps, on a l’impression qu’il a cinq ans sur le court. Tu as envie de le cajoler ! De tous ceux que j’ai filmés, je trouve que c’est le plus sincère, celui qui joue le moins, celui qui est le moins acteur. Finalement, il est exactement sur le terrain comme il est dans la vie quand vous le croisez dans les couloirs : c’est Mowgli en fait. Il a un côté gamin, Indien dans la ville. Il est assez brut, assez rugueux. Ensuite, je retiens Stan Wawrinka : j’adore ce joueur, je le trouve très, très, très touchant. J’ai adoré le filmer. J’ai eu la chance de le suivre dès le début, il n’avait pas tout un service de sécurité à ses basques et j’ai trouvé qu’il était totalement magnétique. Il a été sur les nuages pour cette édition-là et quand il est sur un nuage, il est époustouflant. Après, j’ai été fascinée par Serena : elle est malade, elle est rincée, elle tousse, elle a de la fièvre et elle gagne. Son 20e tournoi du Grand chelem ! C’est exceptionnel. Moi, pendant ma quinzaine, quand je la filme, je la vois tour à tour guerrière et abattue ; je la vois qui se traîne, puis qui sauve les matchs "à l’arrache". Finalement, elle y arrive et ça, cela m’a vraiment impressionnée. Roland-Garros, c’est cela aussi : les destins. Je pense à une autre image très forte : celle du héros Djokovic, assis sur sa chaise, abattu, refaisant le match de cette finale perdue, en se disant : "Mais pourquoi je n’ai pas gagné ? Qu’est-ce qui s’est passé ? C’était pour moi !" 

Finalement, ce sont des choses que des acteurs professionnels n’auraient pas pu rendre…
Non, impossible ! De toute façon, dès qu’il y a du sport dans les fictions, c’est mieux quand il y a les vrais sportifs. Le film que William Klein, justement, a fait avec Mohammed Ali est extraordinaire parce qu’il y a vraiment Mohammed Ali ! Celui sur le tennis est extraordinaire parce qu’il y a vraiment Borg, Nastase et Noah. 

"J'aime les antihéros"

Derrière votre caméra, ressentez-vous de l’empathie pour vos protagonistes ? Autrement dit : lorsque Rafael Nadal perd, est-ce un crève-cœur pour vous aussi ? Et finalement, gagnez-vous le tournoi en même temps que Serena Williams et Stan Wawrinka ?
C’est marrant car finalement, c’est comme si le film s’était écrit en "live". Ceux qui me donnaient le plus d’émotions ont finalement proposé quelque chose dans ce tournoi. Après à titre personnel, oui, j’étais très, très déçue pour Rafael Nadal, je trouve qu’il aurait mérité un autre match. Perdre, d’accord, mais pas comme ça… Pas dans une sorte d’humiliation en trois sets. Avec Stan Wawrinka, c’était extraordinaire et avec Serena aussi. J’ai vécu une quinzaine exceptionnelle. En plus, les éléments nous ont aidés : on a tout eu, le froid, le vent, la canicule en très peu de temps. Comme pour souligner ce patchwork d’émotions : on va vite dans un sens comme dans l’autre en fait. Comme dans les matchs. On ne sait jamais quand c’est terminé et ça, ça me plaît bien. Et puis à la fin, c’est l’antihéros qui gagne. Et moi j’aime les antihéros ! Que ce soit en littérature ou au cinéma et à la télévision. Aujourd’hui, on va vers ceux qui sont forts, forcément, on va vers la notoriété immédiate. Moi ce qui me plaît, c’est que Wawrinka, personne ne l’attendait, personne n’en voulait et que petit à petit, il éclot, il explose et il a la grâce. 

Il y a de l’ironie à retrouver certains des protagonistes du film de Klein dans le vôtre, et à les voir d’une certaine manière de l’autre côté du miroir, dans leurs cabines de commentateurs télé.
Personnellement, ça m’émeut : le temps qui passe, 35 ans après, les visages, les corps… Il y a dans mon film un passage avec la chanson d’Aznavour qui s’appelle "Le temps". Et je crois que c’est ça, finalement, que raconte mon film. Ce n’est pas un film de tennis, c’est un film évidemment avec des champions, évidemment avec l’enjeu du tournoi, mais c’est aussi un film sur le temps qui passe. Dans 35 ans, les gens qui verront mon film se diront : "Ah oui, c’est vrai que c’était important Nadal, ah oui c’était important Djoko." De la même manière que mes enfants aujourd’hui disent : "Ah bon Borg, c’est vrai, c’était important ? Ah ouais, Wilander, c’était important ?" C’est ça qui, moi, me broie le cœur. Le rouleau compresseur du temps. C’est ça que mon film raconte aussi.

"In the French" existe en deux versions, l’une dite "courte" (60 mn) pour la télévision, l’autre "longue" pour le cinéma (1h23). Le film a été présenté pour la première fois à l’occasion du Festival Focus On French Cinema à New York. Il est diffusé ce samedi 21 mai à 15h50, sur France 2, et est disponible sur le player francetvsport. La version longue est quant à elle diffusée sur les écrans géants du stade durant la quinzaine.

In The French, dans les coulisses de Roland-Garros
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