En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de Cookies pour vous proposer des publicités ciblées adaptés à vos centres d’intérêts et/ou réaliser des statistiques de visites.

Pour en savoir plus et paramétrer les traceurs.

Nos années Kuerten

Par Guillaume Willecoq   le   dimanche 07 juin 2015
A | A | A

Des tenues bariolées, des bouclettes folles, un sourire grand comme le Brésil et un cœur offert à même la terre battue : un champion a t-il été plus identifié à un tournoi que Gustavo Kuerten à Roland-Garros, en ce stade où il a triomphé trois fois (1997, 2000, 2001) ? Retour sur les années où Paris était gaga de "Guga".

"Moi aussi, si j’avais pu crier "Guga !", je l’aurais fait." Le 25 mai 2008, sur le Central de Roland-Garros, ce n’est pas à la carrière de n’importe quel champion que Paul-Henri Mathieu met un terme. En battant Gustavo Kuerten en trois sets, un Kuerten qui n’est plus que l’ombre de lui-même tant sa hanche crie grâce, il clôture là les aventures d’un génial danseur de samba dégingandé, dégaine de surfeur et perpétuel sourire aux lèvres, venu droit de l'île de Santa Catarina pour conquérir tout autant la Coupe des Mousquetaires – trois fois : 1997, 2000 et 2001 – que le coeur du public de Roland-Garros en général, et des Français en particulier.

C’est qu’il est exigeant, ce public de "Roland". Différent. Il ne donne pas facilement son affection. Exige des preuves de réciprocité, voire d'exclusivité. Mais quand il s’offre à quelqu’un, c’est sans réserve. "Le public l’encourageait plus que moi, se souvient Paul-Henri Mathieu. C’est rare, ici, pour un Français, de ne pas avoir la foule derrière soi. C'était le cas ce jour-là. Tout le monde criait pour "Guga". Et c’était normal."

Gustavo Kuerten et Roland-Garros, c’est l’histoire d’un coup de foudre. Coup de foudre, au départ, entre un adolescent en proie au mal du pays et une équipe d’organisation indulgente : "C’était en 1994, ma première longue tournée en Europe, raconte le Brésilien. A Roland-Garros, j’ai gagné le double juniors. Et j’ai passé ma semaine à embêter les gens de la Porte 13 pour téléphoner chez moi tous les soirs. Normalement, ça ne se faisait pas. Pourtant, ils ont accepté… et en faisant ils m’ont beaucoup aidé. J’ai été touché de les voir aussi compréhensifs avec moi."

Gustavo Kuerten Roland-Garros

1997, la révélation : "le Picasso du tennis"

L’histoire débute idéalement. Elle vire même à la romance le vendredi 30 mai 1997, lorsqu'au troisième tour, le stade tout entier se met à bruisser d’une folle rumeur : sur le court n°1, un obscur 66e mondial est en train de battre le grand Thomas Muster, n°5 du classement et vainqueur du tournoi deux ans plus tôt ! Gustavo Kuerten, ce drôle de zigue vêtu d'un maillot rayé bleu et jaune bouleversant aussi les codes vestimentaires de l'époque - "Je ne l'ai pas choisi ; c'est juste que vu mon classement, j'ai eu droit à la tenue dont les autres joueurs sous contrat avec la marque ne voulaient pas !" - va au bout de son exploit et l’emporte 6/7 6/1 6/3 3/6 6/4.

Joueur de Challengers, l'enfant de Florianopolis est en train d’écrire l’une des pages les plus folles de l’histoire du tennis : deux jours plus tard, c’est au tour d’Andrei Medvedev de subir la loi de ce curieux bonhomme presque désarticulé à la frappe, dont le râle guttural à l’impact de la balle dans sa raquette annonce bien souvent un point gagnant. Après le vainqueur 1995, il enchaîne en quarts avec le tenant du titre, Evgueni Kafelnikov, encore en cinq sets (6/2 5/7 2/6 6/0 6/4). Kafelnikov que Kuerten battra à chaque fois en quarts l’année de ses trois titres parisiens, et que le Russe qualifiera de "Picasso du tennis. Son jeu est le plus brillant que j’ai pu voir sur terre battue." Porté notamment pas un revers chatoyant et un toucher de balle exquis, Kuerten s’offre en finale un dernier champion de Roland-Garros, celui des années 1993 et 1994 : Sergi Bruguera (6/3 6/4 6/3).

1997, la sensation Kuerten :

Roland-Garros 1997 : Kuerten, la belle surprise

En réalité, en passant ainsi en revue le palmarès des quatre éditions précédentes du tournoi, Gustavo Kuerten vient d’ouvrir un nouveau chapitre à Roland-Garros : le sien. Il mettra pourtant un moment à confirmer ce qui apparaît avec le recul comme une évidence. En 1998, il est encore un peu tendre à l’heure de revenir défendre sa couronne, et se fait surprendre par un autre jeune dont on reparlera par la suite : Marat Safin. En 1999, grand favori pour le titre suite à ses succès à Monte-Carlo et Rome, il passe au travers de son quart de finale contre Andrei Medvedev.

Icône nationale au Brésil – "dans notre pays, il y a trois idoles sportives : la sélection de football, Ayrton Senna et Gustavo Kuerten", selon les mots du footballeur Leonardo – il a du mal à porter ce lourd statut : "Tout à coup, mes résultats impactaient la vie de millions d’autres personnes que moi. J’étais en situation de procurer du plaisir ou de la peine aux gens selon mes résultats. Il m’a fallu du temps pour faire abstraction de ça et retrouver le relâchement, le plaisir simple de jouer pour moi."

Le processus touche à sa fin en l’an 2000, lorsque Gustavo Kuerten soulève sa deuxième coupe des Mousquetaires. Comme en 1997, il offre son comptant d’émotions fortes à un public parisien friand de suspense et de retournements de situation : il joue à nouveau cinq sets contre Evgueni Kafelnikov en quarts, puis se retrouve au bord du gouffre, mené deux sets à un et 4-1 par un débutant à Roland-Garros du nom de Juan Carlos Ferrero. En finale, il lui faut quatre sets à écarter Magnus Norman… quatre sets, mais onze balles de match, trois quarts d’heure s’écoulant entre la première sauvée par le Suédois et celle qui, enfin, lui offre la délivrance (6/2 6/3 2/6 7/6) !

2001, la déclaration : "la plus belle émotion de ma carrière"

Quand il revient à Paris l’année suivante, Kuerten a cette fois pleinement changé de dimension : fin 2000, il a remporté le Masters de fin d’année en battant tour à tour Pete Sampras et Andre Agassi, une performance inédite depuis une décennie. A Roland-Garros, il se présente dans le costume de numéro 1 mondial… statut qu’il assume en devenant le premier leader du classement ATP à triompher à Paris depuis Jim Courier, neuf ans plus tôt.

Et pourtant, encore, il souffre, cultivant le paradoxe d'être un champion dominant du tournoi en y ayant pourtant été souvent poussé dans ses retranchements... mais rarement battu à l'arrivée : sur onze matchs en cinq sets disputés à Paris, il en aura gagné dix ! En huitièmes de finale de cette édition 2001, il doit même écarter une balle de match contre l’obscur Michael Russell, joueur issu des qualifications, et achève alors de déclarer sa flamme à Roland-Garros en traçant un cœur à même la terre battue du Central, dans lequel il s’étend de tout son long.

"Au niveau des émotions, c’est le plus beau moment de ma carrière. C’est insurpassable. Ma connexion avec le public était tellement forte… Ce cœur était ma manière de remercier les gens de leur soutien et du moment si fort que nous étions en train de vivre. Ce match-là, logiquement, j’aurais dû le perdre. Mais il ne m’arrivait jamais grand-chose de logique à Roland-Garros." Une semaine plus tard, il remporte son troisième Roland-Garros et rejoint le cercle restreint de champions l’ayant fait en étant passés à un petit point de la sortie…

Lire aussi : "Roland-Garros 2001, mon plus joyeux 'moment Guga' !"

Kuerten – Russell, huitièmes de finale Roland-Garros 2001

A 26 ans, les grandes années de Gustavo Kuerten sont déjà derrière lui. C'est que son célèbre cri n’avait pas pour but d'amuser les vocalistes en tout genre : lourdement blessé à la hanche, le Brésilien quitte progressivement le devant de la scène, malgré deux opérations successives pour tenter d'enrayer le déclin. Son chant du cygne a lieu à Roland-Garros, en 2004, quand il réalise un magnifique récital aux dépens du tout nouveau numéro 1 mondial en exercice, un certain... Roger Federer.

Trois ans avant ses adieux aux allures d’exhibition face à Paul-Henri Mathieu, il dispute son dernier Roland-Garros en tant qu’entrant direct en 2005. Battu sans gloire au premier tour par le crocodile espagnol David Sanchez, il règne pourtant une ambiance indescriptible sur l'intimiste court n°2, où la foule soutient, encourage, chante même, son champion au crépuscule. Quinze jours plus tard, Rafael Nadal remporte son premier Roland-Garros.

Une nouvelle ère débute... mais la fidélité du public parisien à son chouchou demeure. Il fallait voir Kuerten voler la vedette aux finalistes de l’édition 2011 depuis la tribune présidentielle, récoltant une standing ovation supérieure à celles réservées ensuite à Nadal et Federer, pour mesurer à quel point les années qui passent n'y changent rien : Roland-Garros demeure gaga de "son" Guga.

Lire aussi :

Top 10 : chouchous étrangers du public de Roland-Garros

Tableau d'honneur de Roland-Garros : Gustavo Kuerten

Le public de Roland-Garros et Gustavo Kuerten, une histoire d'amour :

My Roland-Garros Story : Kuerten
Comments
Article suivant: Première pour Dodig et Melo
Articles Similaires