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Serena Williams, la mentale

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Par Myrtille Rambion   le   samedi 06 juin 2015

Serena Williams, n°1 mondiale trois fois titrée à Paris, possède plus d’une arme. À commencer par son incroyable mental qui n’en finit pas d’impressionner et de la faire gagner, année après année. Décryptage.

Serena Williams a pris le jeu à son compte, inscrivant 5 fois plus de points gagnants que son adversaire (25 contre 5).

De Serena Williams, il y aurait tant à dire, qu’un dictionnaire entier pourrait lui être consacré sans que sa lecture n’en soit jamais redondante. À ce jeu-là, l’une des entrées les plus riches serait sans nul doute à découvrir à la lettre "M" : M comme Mental. L’un des points les plus forts d’une n°1 mondiale qui n’en manque pourtant pas. Mais encore faudrait-il s’entendre sur ce que l’on appelle le mental. "Dire que Serena Williams a “un gros mental“ peut signifier plein de choses, explique Makis Chamalidis, psychologue du sport intervenant auprès de la Fédération française de tennis depuis 1997. Et c’est bien pour cela qu’il faut être un peu plus précis. Dans le mental, vous pouvez mettre tellement de choses : la concentration, la confiance, la gestion des moments importants, se préparer à une grande compétition, ne pas respecter son adversaire…"

"Le mental, poursuit son confrère Hubert Ripoll, professeur à la Faculté des Sciences du Sport de l’Université de la Méditerranée, il faut le considérer à deux niveaux. D’une manière très générale, le mental est ce qui permet de tenir lorsque les conditions ne sont pas bonnes. Et les conditions ne sont pas bonnes à deux moments : à des époques de la vie et à des époques de match." Précisons un peu, donc. Grâce à une vue d’ensemble, d’abord. Celle de la carrière de Serena Williams, redevenue n°1 mondiale à 35 ans passés, émaillée, déjà, de 72 titres WTA dont 23 du Grand chelem. L’excellence personnifiée, la championne ultime pour beaucoup... à commencer par elle-même. Ce qui permet de comprendre combien le travail mental de l’Américaine est aussi – et d’abord ? - un travail sur l’autre.

"Une folle détermination de l'ego"

"Serena Williams cherche déjà à créer un impact par son langage du corps, décrypte Makis Chamalidis, par son regard surtout et cette forme de présence animale, ce côté boxeuse. Quand elle met de l’impact dans la frappe, elle vous tue avec son regard : elle a des yeux revolver !" Qui viennent à bout de bien des tendres violettes avant même que la première balle ne soit jouée ; parfois même dès les vestiaires. Mais qui savent également faire plier une autre forcenée du mental pourtant, Maria Sharapova. Les spectateurs de la finale du simple dames 2013 n’ont ainsi rien oublié des premiers échanges entre les deux jeunes femmes, où une tension dépassant le cadre du simple tennis était nettement palpable. Et c’est comme cela à chaque match de l’Américaine.

Elle arrive avec ce bagage auquel il convient d’ajouter celui de son enfance, qu’elle promène avec elle à l’année sur le circuit et qui participe lui aussi à ce "mental" qui impressionne tant. "Si j’essaie de comprendre sa carrière, réfléchit Hubert Ripoll, j’y vois une folle détermination de l’ego. C’est-à-dire qu’il s’agit de quelqu’un qui tire une satisfaction de la réussite, dans une perspective qui me semble être plutôt : battre l’autre. En relation très certainement avec son éducation et son origine sociale." Ce qui est tout sauf étonnant chez une championne de ce calibre.

La motivation comme moteur

"On retrouve très, très souvent cela, poursuit l’auteur du livre Le mental des champions, et c’est valable pour les champions comme pour d’autres grands créateurs avec qui je travaille actuellement : ce besoin de fidélité. C’est-à-dire que ce que je fais aujourd’hui est une manière de réhabiliter ma lignée. Et est une manière de donner du sens à mon héritage alors qu’on a pu le contester. Pour Serena Williams, l’héritage c’est : quelqu’un qui est Afro-Américaine, qui est élevée dans un ghetto californien, qui est pauvre et qui donc est un peu seule contre tous. Être en haut de l’affiche est une manière de réhabiliter tout le monde ; et réhabilitant tout le monde, je m’habilite moi-même."

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Mais ces pensées-là n’assaillent pas Serena Williams entre deux points, bien sûr. Elles l’accompagnent, lui donnent un cadre global. "La motivation est un moteur qui permet d’avancer, on n’a pas besoin de se redire ces choses-là, complète l’ancien président de la Société Française de Psychologie du Sport. Ce sont des processus qui sont archaïques, dans le sens où ils sont très anciens, ils sont imprimés en soi." "C’est une forme de conviction intime qui va peut-être la lâcher à deux, trois reprises par an, mais pas très souvent", poursuit en écho Makis Chamalidis. Pour le reste, il y a cette capacité à rester concentrée, à ne pas se laisser envahir par des pensées parasites, à se parler pour se recentrer sur l’objectif : la victoire.

Après onze ans d'attente, Serena Williams ne veut pas laisser passer sa chance de remporter de nouveau Roland-Garros.

Pas égales d'entrée...

"Serena Williams fait partie de ces joueuses qui ont des routines plus fortes que leurs émotions, dit encore le spécialiste de la psychologie des joueurs de tennis. Point gagné, point perdu, ça ne change rien : je vais rester dans mon schéma, dans mon fil conducteur et c’est ça qui fait la différence entre les bonnes joueuses et les très, très bonnes joueuses. Dans le switch, entre le “on“ et le “off“, Serena Williams est très forte. Quand elle est en “on“, en face c’est très, très dur." Ces moments où elle va se faire des petits gestes de la main pour se calmer ou bien contourner le filet à l’opposé de sa chaise, regard au sol. Ou encore être capable de sortir une énorme première balle pour éloigner le danger. Bref se rebrancher sur le mode guerrière sans peur et sans reproche.

"Qu’est-ce qui fait, s’interroge Hubert Ripoll, que l’on ne décroche pas lorsque l’on a des passages à vide, où on laisse filer des points ? Eh bien, c’est cette capacité à se mobiliser. Ce sont des techniques que l’on va utiliser, par exemple au moment où on récupère une serviette, où l’on prend du temps, où l’on se donne des consignes. C’est toute la stratégie qui est mise en œuvre lorsque je retourne sur le banc : savoir que j’ai un temps extrêmement court pour 1) décompresser, 2) être capable lucidement d’identifier les quelques points qu’il faut remettre en œuvre et 3) se remettre dans la partie pour aller sur le terrain. C’est extrêmement complexe et ce sont des processus qui s’apprennent." Plus ou moins vite, de manière plus ou moins réflexe, en fonction de la personne. Car il semblerait que la bonne joueuse et l’immense championne en puissance ne soient pas tout à fait égales d’entrée de jeu dans ce registre.

Un secret d'ordre neurologique ?

"Souvent on considère la psychologie comme quelque chose d’abstrait, précise le psychologue du sport et de la santé Anthony Mette. Pourtant on dispose aujourd’hui de beaucoup d’outils pour rendre la plupart des concepts psychologiques objectifs. On travaille notamment avec des outils de mesure des habiletés mentales (concentration, reconcentration, motivation, planification des objectifs, gestion du stress, etc.). Si on faisait passer un test de mesures des habiletés mentales à Serena Williams, je suis à peu près sûr qu’elle aurait d’excellents résultats !" Ainsi, à l’instar d’autres immenses champions, le secret de Serena Williams serait d’ordre neurologique ? Il semblerait que oui, en partie du moins. La championne est capable d’atteindre "le bon état modifié de conscience au bon moment", pour reprendre les termes d’Hubert Ripoll.

"Je m’explique, s’empresse-t-il d’ajouter. Le système nerveux a un registre de fonctionnement basique : dans une situation donnée, on adapte le fonctionnement de son système nerveux aux contraintes. Les études sur le fonctionnement du système nerveux central des champions montrent qu’il y a des commutations automatiques qui permettent d’en augmenter le rendement. Les grands champions ont cette capacité de se mettre dans les conditions de fonctionnement de leur système nerveux optimal à des moments critiques." Mais cela ne fait pas tout. Dans le cas de la n°1 mondiale, un autre élément est frappant : sa capacité à être performante au plus haut niveau sur la durée. Elle compte près de vingt années de professionnalisme, déjà, et n’a été épargnée ni par les blessures ni par les coups du sort.

"Le secret ? Parfaitement se connaître"

Ce qui fait dire à Hubert Ripoll : "Je ne pense pas que Serena Williams ait un ego surdimensionné, contrairement à ce que l’on peut penser. Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’en ait pas ! Parce que si vous n’avez pas un très gros ego, vous faites du sport loisir. Mais les athlètes qui font de la compétition pour soigner une blessure narcissique ne se relèvent pas de leurs échecs. Ce sont d’autres types de motivations qui permettent de durer." Lesquels ? Les mêmes que celles d’un Roger Federer ou d’un Jimmy Connors en son temps.

"Le secret de ces grands champions est déjà de parfaitement se connaître, constate Anthony Mette. Ensuite, pour durer aussi longtemps, garder une motivation sur une aussi longue distance, il faut nécessairement bien s’entourer. Ne pas avoir peur du changement et être tout le temps en mouvement, dans la recherche de quelque chose, d’une amélioration, d’un épanouissement, c’est la clé de la réussite à long terme." "Tous ceux qui ont une très, très longue longévité, conclut Hubert Ripoll, tirent une très grande satisfaction de la maîtrise de leur activité. Ce sont des gens qui, à 30 ans, sont encore en train de chercher à effectuer des progrès et en tirent du plaisir." Et sont convaincus, comme Serena Williams, soit que la perfection n’est pas de ce monde, soit qu’elle n’a pas d’âge.

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